
L’aube s’effiloche lentement sur les toits d’Anosibe,
une lumière timide glisse entre les étals encore endormis.
L’air est frais, piquant, chargé de la promesse d’un jour nouveau.
Je marche sur l’asphalte cabossé, mes pas résonnent,
rythme discret dans le silence d’un matin qui s’étire.
Puis, doucement, Anosibe s’ébroue.
Un rideau de tôles grince, une lampe vacille,
les premiers marchands posent leurs paniers tressés,
des montagnes de brèdes, de tomates éclatantes,
de gingembre encore humide de rosée.
Les voix s’élèvent, chaudes et rieuses,
les femmes interpellent, négocient, plaisantent.
« Ahoana no hamonjena anay amin’ity vidiny ity e? »
Un sourire, un soupir, un billet qui change de main.
L’art du marchandage est une danse,
un ballet de mots, de regards, de mains habiles.
Un parfum de café torréfié s’accroche à l’air,
il s’infiltre en moi, noir et puissant,
amertume délicieuse d’une veille trop courte.
Je m’arrête chez une vieille dame,
ses mains ridées versent le liquide sombre
dans une tasse ébréchée,
et le feu du café vient réveiller mon ventre.
Plus loin, le vary amin’anana fume encore,
et je plonge ma cuillère dans la chaleur du riz,
les brèdes glissent en bouche,
le kitoza, tendre et salé,
déploie toute la générosité du matin.
À côté, un jeune homme gratte sa guitare,
quelques notes, un murmure,
et puis cette mélodie de Lolo sy ny Tariny s’élève :
"Raha mankany ialahy…"
La promesse d’un paradis,
ce rêve tissé dans chaque souffle de ce marché,
dans chaque regard d’un paysan
qui espère vendre assez pour un lendemain meilleur.
Le soleil perce enfin les nuages,
le jour s’étire, la ville s’agite,
et moi, les papilles encore vibrantes,
je me dis qu’en dépit de tout,
la vie est belle.
R.R