Faribolana Sandratra : « Où va la littérature malgache ? »
1 mars 2024 - CulturesNo Comment   //   397 Views   //   N°: 170

35 ans. Faribolana Sandratra réunit, depuis 1989, les actifs de la littérature malgache, des poètes aux mpikabary, en passant par les écrivains. Aujourd’hui encore, ils se battent pour rehausser la valeur des œuvres malgaches. La technologie, l’éducation, le langage, toute une structure qui tient la littérature malgache sur un piédestal qui court bien souvent le risque de s’ébranler. Mampandriniana Manitra, poète, mpikabary, animateur d’histoires radiophoniques, et coordinateur du réseau d’Antananarivo, raconte une peur bien légitime pour la langue malgache.

Faribolana Sandratra, les débuts ?
Le groupe est né d’une réunion entre Louis D. Ralaisaholimanana ou Ilay, Solofo José et Lydiary, son épouse, en 1980. Ils ont discuté et se sont dits « et si on lançait la littérature malgache le plus haut possible ». Les réunions ont continué, et d’autres écrivains ont rejoint la cause, et au lieu d’être trois, ils sont devenus neufs à être les membres fondateurs : aux précurseurs, s’ajoutent A.R.Ni (Andrianjafy Rabekotroka Nirina), Ranoe, J Nalisoa Ravalitera, Gérard Rakotonirina, Niry-Solosoa, et Elie Rajaonarison. 

Chacun d’eux ont contribué de manière significative au développement de la littérature et de la langue malgache, allant de journalistes, historiens, à directeur général du centre de langue au Tahala Rarihasina. Elie Rajaonarison, par exemple, a déjà eu l’occasion de travailler avec des collaborateurs étrangers, d’où les Allemands. 

D’où la collaboration avec le Cercle Germano-Malagasy (CGM) ?
Oui, c’est ce qui nous a permis d’établir une collaboration, un lien qui ne s’est pas rompu jusqu’à aujourd’hui : Faribolana Sandratra y organise des événements presque tous les mois de l’année scolaire, de séances à poèmes à la publication de livres. Le 11 janvier 1989, le Faribolana Sandratra vit officiellement, ce qui fait que nous fêtons, cette année, son 35ème anniversaire d’existence. Depuis, l’association a déjà accueilli plus de 300 membres, ceux qu’on appelle les « Mpiray Faribolana », publié plus de 1.000 livres, en continuant de s’implanter dans les coins de l’Île où regorgent des amoureux de la langue malgache. Avec 23 centres partout à Madagascar, l’endroit le plus éloigné jusque-là est à Soanierana Ivongo, lieu encore difficile d’accès.

Le Malgache est la 13ème langue la plus puissante en Afrique

35 ans, comment se présente la littérature malgache aujourd’hui ?
Je me rappelle d’un article qui est sorti aux débuts de Faribolana Sandratra : il disait que si la littérature malgache n’était pas déjà morte, elle est sûrement malade, et si elle ne l’est pas, c’est qu’elle est en train d’agoniser. Des mots qui ont touché les membres de l’association, et les ont poussés à tout faire pour qu’elle ne disparaisse pas. On peut dire que l’objectif d’alors est aujourd’hui atteint, pour ne parler que des nombreux écrivains et poètes qui sortent du Faribolana Sandratra, alors que nous avons essayé de placer l’amour pour la littérature au centre de toutes nos activités. Nous vivons à l’ère de la liberté, des médias et radios à l’industrie, et la littérature a suivi le mouvement. Elle s’est énormément développée, et le plus grand espoir réside dans le fait qu’elle est devenue un vrai outil : beaucoup commencent à aimer, et même, dépendre de la littérature, que ce soient la poésie, les histoires ou romans.

La littérature malgache face au virtuel ?
Un autre fait qui devient incontournable est l’existence du monde virtuel : le défi y est. Même si on peut dire que les écrivains malgaches ont énormément de talents, l’on ne peut s’empêcher de se demander où va la littérature malgache. Nombreux sont les écrivains et poètes qui ne maîtrisent pas encore assez la langue et les règles grammaticales : malgré ce vif intérêt pour le milieu, on ne peut s’empêcher d’avoir peur, que cela finisse par détruire la langue malgache. 

Je me dis que personne n’est meilleur que d’autres, mais l’intérêt pour les mots et la langue devrait s’accompagner d’efforts pour l’apprendre, surtout pour les jeunes, ceux qui vont constituer la relève.

Quels sont les défis ?
Le monde virtuel est devenu une évidence, chose à laquelle on ne peut se défaire. Malgré cela, il ne remplace pas les livres, de par la liberté qu’il donne à travers les sites web et réseaux sociaux. Un livre, pour être publié, doit passer par cinq à dix lecteurs, encore il y a-t-il des erreurs ici et là. En ce moment, l’appréciation des jeunes pour les livres se noie peu à peu. Récemment, nous avons organisé un événement avec l’écrivaine, Michèle Rakotoson : une descente en milieu rural, auprès d’enfants, concept parti de l’idée que pour faire apprécier les livres aux jeunes, il faut commencer par les plus petits. L’un n’empêche pas l’autre : l’on peut très bien grandir dans le milieu de la science, mais nos activités visent surtout à les apprendre à équilibrer, et montrer que tout a commencé par les livres. Si l’on revient un peu en arrière, avant 1818, on remarque une certaine sagesse qu’on véhicule dans la société malgache : on peut puiser de toutes ces leçons que nos anciens ont apprises à travers les contes et proverbes. Ces œuvres cachent toute une richesse intellectuelle, et il est bien possible d’éduquer nos enfants à travers ces méthodes. Un des grands soucis qu’apporte la mondialisation aujourd’hui est l’influence : nous avons pris un peu de la culture des autres pays, sans pour autant laisser la nôtre, et on se retrouve aujourd’hui à hésiter, alors qu’il a été démontré que c’est la 13ème langue la plus puissante en Afrique, de son aspect transfrontalier : une richesse que nous nous devons d’exploiter. 

Pour assurer le développement d’un pays, il y a trois choses auxquelles nous devons nous attacher : la langue, l’histoire, et les coutumes.

De la langue aux mots, est-il possible de se professionnaliser à Madagascar ?
Je me dis que tout talent peut faire vivre. Mais ce n’est pas le cas de la littérature pour le moment. Si l’on donnait une certaine place aux écrivains, peut-être que c’est possible. Mais, comparé aux pays étrangers, le contexte au pays est différent, car nous ne sommes pas payés pour cela. Je pense que cela dépend énormément des efforts qu’on y met, mais il faut juste faire face aux aléas. Personnellement, je suis enseignant, mais je travaille aussi à la radio, et je n’aurai pas trouvé tout cela sans la littérature, c’est-à-dire qu’elle me donne du travail, mais de manière indirecte. Dans notre pays, il y a une certaine tendance à mettre les écrivains et poètes de côté, ce qui s’explique assez. Si l’on nous comparait aux plantes, je dirais que nous sommes la racine : on ne la voit pas, mais, il y aurait-il de feuilles et de fleurs, sans la racine ? En ce moment, il y a un peu d’espoir quant à notre visibilité, surtout auprès des autorités. Auparavant, cela nous a semblé assez difficile. D’un autre côté, l’éducation joue aussi sur le milieu, car pour pouvoir avancer, il faut avoir un certain recul intellectuel, et connaître le passé pour mieux prévenir l’avenir. Le mode de pensée chez Faribolana Sandratra est inspiré d’une idéologie d’Elie Rajaonarison : créer, et ne pas copier. Il faut avoir cet esprit créateur, et c’est le meilleur moyen de se démarquer, et de se différencier des autres créateurs. Les tendances à reproduire ne mettent en valeur que ceux qui l’ont créé d’abord. 

Les projets de l’association ?
Comme je l’ai précédemment dit, nous célébrons cette année, le 35ème anniversaire de Faribolana Sandratra. Une inauguration des festivités a déjà eu lieu le 11 janvier 2024, à la Bibliothèque Nationale Anosy, avec des invités de renom dans le milieu. Ce mois de mars, nous fêtons le mois de la poésie, à travers des conférences, et des sessions poésies au CGM, mais aussi des semaines dédiées aux écrivains malgaches.

Nous nous sommes lancé le défi de faire un événement « Literatiora mitety vazan-tany », en faisant le tour des écoles avec des écrivains et poètes. Il y a cette intime conviction qu’il n’y a pas d’égal aux descentes sur terrain : si l’association a tant la prétention de promouvoir la langue malgache, il faut qu’elle le fasse directement, en discutant avec les jeunes. Cela fera également partie de l’histoire, parce que l’association est bien la première à le faire, mais elle va marquer les esprits en donnant un visage aux écrivains et poètes dans leurs cahiers. La célébration ne prendra fin que vers le mois de décembre ou en début d’année 2025, en décernant des prix « Mari-boninahitry ny kanto » aux poètes et écrivains qui ont marqué le milieu.

Les aspirations ?
Beaucoup pensent que la littérature est un milieu pour les plus vieux, et j’aimerais rappeler que l’amour, comme le développement de la littérature malgache n’a pas d’âge. Et si on ne l’appelait pas « un domaine pour les plus vieux » ? Je remarque qu’on revient peu à peu vers la tendance malgache, principalement côté mode : nous ne serions qu’heureux de voir que cela ne concerne pas seulement l’allure, mais aussi la pensée. Puiser dans nos sources : c’est la meilleure chose à faire. Notre source primaire est la langue, elle n’est pas à sous-estimer, ou à laisser de côté. Pour assurer le développement d’un pays, il y a trois choses auxquelles nous devons nous attacher : la langue, l’histoire, et les coutumes. La langue malgache a été prouvée 70ème langue la plus puissante sur 6000 dans le monde, et cela devrait être une vraie fierté. De même pour les idéologies malgaches, d’où je reviens : il est tout à fait possible d’enseigner à nos enfants à travers les vieilles pratiques de contes, où de « sekoly amorom-patana » pour les jeunes. Il y a énormément de richesses dans nos coutumes, et notre culture : puisons dans nos sources.

Propos recueillis par #RovaAndriantsileferintsoa

Mampandriniana Manitra (coordinateur Tana) : 0341293923
Facebook : Faribolana Sandratra

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