Marie Michèle Razafintsalama : « Instaurer une habitude de lecture pour développer le marché du livre »
12 juin 2023 - CulturesNo Comment   //   292 Views   //   N°: 161

À Madagascar, le marché du livre est un secteur fragile. Le coût des impressions, le manque d’aide au développement du secteur, entre autres, freinent la production malgré les initiatives lancées par l’association des éditeurs de Madagascar (AEdiM) dont Marie Michèle Razafintsalama en est la présidente.

Un marché du livre en difficulté ?
Le marché du livre malgache s’est beaucoup développé dans les années 60-70, car les gens lisaient en ce temps-là et l’édition en malgache prolifique. Et puis, le livre a disparu des bancs de l’école petit à petit et les enfants n’ont pas été éduqués à la lecture. Les enseignants actuels font partie de cette génération-là.  À partir de là, éditer devenait difficile, sauf pour quelques maisons qui publiaient des manuels scolaires. La majorité des éditeurs sont religieux et éditent beaucoup en malgache.  70% de la production actuelle est en malgache.  Avec l’association des éditeurs de Madagascar, nous avons compté une douzaine d’éditeurs dans le pays. Actuellement, il existe de nouvelles petites maisons qui se sont créées et qui publient des livres jeunesse. Le marché est de plus en plus difficile pour les anciens éditeurs qui n’ont pas su évoluer et écouter les besoins du marché. Le livre n’est toujours pas à l’école et il n’y a pas d’aide au développement du secteur. Il n’y a pas non plus de lecture publique qui pourrait consommer les productions existantes.

L’impression, le financement le plus difficile ?
Tous les intrants sont importés et fortement taxés. Elle peut aller de 35 à 57% du prix de revient d’un livre en fonction du nombre de tirages. Comme il n’y a pas du tout d’aide à l’édition, l’éditeur a tendance à faire des petits tirages, ce qui va rendre le livre cher. Beaucoup d’éditeurs vont alors privilégier la réédition d’un livre qui marche au lieu de faire une nouvelle publication.  Notre professeur de droit d’édition nous disait qu’une maison d’édition qui ne publie pas de nouveaux titres est une maison d’édition morte. Et il a raison.

Nous le voyons très bien sur la foire du livre. Nos chiffres montent toujours d’année en année parce que nous avons toujours de nouvelles publications, même si nous n’arrivons à publier que 3 ou 4 titres par an. Les écueils sont nombreux, mais le marché est là et il faut le faire vivre.

Les éditions malgaches face aux éditions étrangères ?
Auparavant, nous avons toujours eu des difficultés à vendre nos livres auprès des libraires, car beaucoup importaient et ils faisaient toujours la comparaison entre le livre local et le livre importé. Beaucoup de familles veulent à tout prix faire lire leurs enfants en français et donc consommaient plutôt des livres français. Mais au fil des années, nous avons su trouver notre place dans les rayons même si nous trouvons que les chiffres faits par les libraires ne sont toujours pas suffisants et beaucoup ne commandent pas nos livres. Ce qui ne rend pas le livre visible pour le public.

Néanmoins, les Malgaches, notamment les jeunes aiment lire?
Je peux dire de façon certaine que les enfants malgaches aiment lire. Malheureusement, beaucoup sont éloignés du livre et il faut donc développer les bibliothèques et les activités de promotion de la lecture. Nous voyons de plus en plus de parents qui achètent des livres avec leurs enfants à la foire. De plus en plus d’associations qui auparavant  faisaient venir ou envoyer des livres de France achètent localement et voient de meilleurs résultats dans la lecture. Les livres français ne correspondent pas vraiment aux attentes des enfants malgachophones qui ont besoin de se reconnaître dans ce qu’ils lisent et de faire l’apprentissage de la lecture dans leur langue.

D’où la création de l’association APLEM ?
J’ai créé fin 2018 une association qui s’appelle APLEM (Association pour la promotion du livre et de la lecture) pour pouvoir organiser des activités d’animation de lecture dans les quartiers défavorisés dénommée Boky Mitety Vohitra (BMV) et en milieu hospitalier. Elle remporte un franc succès puisque nous avons touché 14.733 enfants en 2019 et en 2022, nous étions à 9.413 enfants en BMV et 35.633 enfants qui fréquentent les 15 petits points de lecture créés dans les bureaux de Fokontany. La finalité de la BMV c’est d’instaurer l’habitude de lecture en faisant rentrer les enfants dans les bibliothèques. Nous utilisons exclusivement des livres malgaches qui correspondent aux besoins des lecteurs. C’est pour cela que ça marche. Nous devons développer ce concept, car beaucoup d’enfants restent à toucher.

Le livre jeunesse, un marché de niche à Madagascar ?
Pour moi, ce n’est pas un marché de niche si on considère que presque la moitié de la population est jeune. C’est l’habitude de lecture qui n’y est pas qui rend la commercialisation difficile. Quand nous avons démarré, il y avait à peine une cinquantaine de livres de lecture pour la jeunesse. Ils étaient en majorité en noir et blanc, trop de textes et pas attractifs au niveau de la mise en page. Les enfants ont besoin de beaucoup d’illustrations pour entrer dans un texte. Nous avons alors fait des livres en couleur et mis en valeur les contes traditionnels malgaches que les enfants ne connaissent pas. Et ça a marché. Nous nous sommes beaucoup formés pour améliorer la mise en page de nos livres. Comme nous sommes dans un contexte de bilinguisme, nous avons développé des livres en bilingue qui marchent très bien. C’est économique et cela permet aux enfants d’apprendre le français à partir du malgache. Il est apprécié par les enfants de la diaspora aussi qui veulent plutôt apprendre le malgache par le français.

Le livre n’est toujours pas à l’école et il n’y a pas d’aide au développement du secteur.

Le livre face au numérique ?
L’AEdiM a fait une formation sur l’édition numérique pour les éditeurs qui ne connaissent pas du tout ce concept en 2016, mais seule notre maison s’est véritablement lancée. C’est une autre manière d’aborder la lecture et le contexte local ne permet pas vraiment son développement. Les supports de lecture restent chers et il y a beaucoup de piratage de livres. Nous n’avons pas encore commercialisé nos livres localement pour des raisons de sécurité des droits d’auteur et avons plutôt conclu un contrat avec une plateforme de lecture en streaming appelée Youscribe où les gens vont payer un abonnement pour avoir accès aux livres. Il y a 20 livres numériques et 25 livres audios. Youscribe est présent en France et dans 10 pays africains. Pour tester l’aptitude des enfants, nous avons quand même organisé des séances de lecture avec une tablette au niveau de l’Aplem et le retour est plutôt encourageant.

Comment est venue l’idée de créer l’Association des éditeurs de Madagascar ?
Elle a été créée en 2010 pour essayer de promouvoir l’édition et d’être l’interlocutrice des Responsables malgaches dans l’éducation et la Culture. En 2008, à la demande de la Banque Mondiale, une politique de manuels scolaires a failli se mettre en place. Des réunions se sont tenues et se sont soldées par un échec, car les éditeurs et les imprimeurs n’ont pas su se solidariser face aux enjeux de l’édition de manuels scolaires. Les imprimeurs avaient l’habitude des marchés d’impression commandés par le ministère de l’Éducation nationale et n’ont pas voulu travailler avec les éditeurs. Nous nous sommes alors attelés à développer l’édition jeunesse pour instaurer l’habitude de lecture. Nous avons organisé plusieurs formations pour les éditeurs et participé à des salons du livre à La Réunion et en France pour que les éditeurs et les auteurs puissent faire des échanges avec d’autres professionnels. L’AEdiM a réussi à faire valider auprès du ministère de l’Éducation nationale une liste de livres de lecture agréés en primaire en 2013, mais il n’y a eu aucun achat. Seul l’Unicef a fait une commande pour son programme en 2016. La période Covid a rendu encore plus difficile l’édition et le secteur ne s’est toujours pas relevé de ses difficultés jusqu’à maintenant. Le ministère de la Communication et de la Culture a essayé d’aider le secteur en demandant des allégements fiscaux, sans succès.

Les projets ?
La maison va créer prochainement une collection de livres documentaires pour faire connaître aux enfants les richesses du pays. Quand je suis allée au salon du livre jeunesse de Montreuil en France en décembre dernier, j’ai constaté que les livres documentaires pour la jeunesse se sont beaucoup développés et son contenu aussi. Il est abordé de plus en plus de manière ludique et avec beaucoup d’illustrations. Cela peut convenir parfaitement aux enfants malgaches. Nous allons aussi tester sur notre site web la vente de quelques livres numériques. Notre site web est en train de se faire un nouveau visage, qui nous l’espérons attirera beaucoup de visiteurs.

Propos recueillis par #AinaZoRaberanto

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