Les critiques d'Elie Ramanankavana : ZAKOA, quand la nudité des mots dévoile la violence
15 novembre 2023 // Littérature // 7239 vues // Nc : 166

#Zakoa (146 pages) est le premier roman d'Hary Rabary. Abordant le thème de l'abus sexuel, l'ouvrage parle d'un sujet tabou, tu, et pourtant vivace dans la société malgache d'aujourd'hui. Il est paru chez Dodo Vole, il y a un mois, en faisant sensation auprès des jeunes et des moins jeunes, peut-être pour avoir donné voix à ce que beaucoup vivent en silence.

Un style nu qui tombe voiles et  parures
Le style Hary Rabary est « nu ». Nu parce que sans artifices. Avec des phrases aux tournures évidentes, sans autres habillages que la franchise. Nu sans être vulgaire, car d'une nudité innocente décuplée par une voix, celle de Rota, la victime. Une voix intensifiée par le format donné à l'ensemble : une lettre adressée directement au bourreau. Alors ça touche, comme un poignard qui d'un coup se plante dans les ventricules, sans aller par quatre chemins. Et quand au détour du récit, on croise des actes d'abus sexuel sordides, le langage sans guipures ni dentelles d'Hary Rabary nous coupe le souffle.
On est atteint. Car ce langage enlève le mur érigé entre le lecteur et le sens des mots, entre celui qui lit et l'émotion que véhicule le récit. Tout est là, la phrase est chair et larme. On pleure, on saigne, parce qu'avec ce style, Hary Rabary n'a pas juste déshabillé ses phrases, elle a aussi arraché les vêtements qui recouvrent les non-dits de toute une société.
Non pas juste l'abus sexuel, mais toute la coercition vivace et pourtant enfouie sous les draps d'un discours souvent alambiqué, sinon des silences forcés.

« Je ne l'écoutais plus, je fixais la porte en priant Dieu et tous les saints pour qu'il ne la verrouille pas. Contre toute attente, il a ricané et m'a laissée passer. […] Je suis horrifiée en me rappelant que le mal peut se cacher n'importe où, même parmi les gens qui sont responsables de l'éducation des enfants.» P.45

Nudité de la phrase, aucune bifurcation. La lame se fiche dans notre corps, pour que tous réalisent enfin la douleur d'autrui ? Je ne sais pas. Mais l'effet est réussi.

Un thème abordé d'une manière innovante
Certes, le viol n'est pas un sujet nouveau dans la littérature malgache. Il a déjà été traité dans « Mitaraina ny Tany », de Andry Andraina, par exemple. Cependant, il n'a jamais pris pareille amplitude. Ici, le viol est moteur et aboutissement. Tout gravite autour de cet acte horrible. Tout nous y ramène. Jusqu'au point final où la victime revit, elle reste accrochée à l'horreur. Dans un récit à la première personne où le « je » est une jeune femme abusée, l'approche est délibérément novatrice car elle donne à chaque lecteur de porter en lui le poids d'une existence bafouée.

Autour du viol, existe tout un système de violence qu'Hary Rabary n'hésite pas à nous faire vivre. Alors que Rota vient de se faire déflorer par un des professeurs de son école, elle rentre et reçoit coups et remontrances de ses parents qui la croient dévergondée. Toute la faute lui revient. Le viol se dédouble.

« Mon père m'   attendait avec  des branches qu'il avait fraîchement arrachées d'un arbuste […] Il m'a frappée jusqu'à ce qu'il ne reste des branches que les moignons par lesquels il les tenait. Je ne comprenais pas pourquoi il me battait. Je n'ai pas compris l'absence de réaction de ma mère. Je n'ai pas compris pourquoi ils m'avaient donnée en spectacle aux passants et aux voisins... »

Violence d'une société qui se tait, qui arrache à la victime son innocence pour en faire un crime, violence d'une société qui punit à sang cette innocence, violence du silence dû aux aînés, violence de la honte du regard des autres... Toutes ces violences qui rongent une société et qui font de nous des victimes et des bourreaux... portés par un « je » qui a trouvé sa juste place.

Un livre à lire et à avoir absolument
Ce livre est porteur d'espoir, dit-on. Moi, j'y trouve un véritable cheminement cathartique pour comprendre et se comprendre, pour ouvrir les yeux sur qui nous sommes, sur la réalité qui nous entoure et ainsi aiguiser notre conscience. En cela, et aussi parce que c'est l'un des deux uniques livres de littérature malgache francophone de l'année, ce livre doit être lu et relu.

#ZAKOA, quand la nudité des mots dévoile la violence

Laisser un commentaire
no comment
no comment - FIM 2026 : Madagascar en mouvement

Lire

8 mai 2026

FIM 2026 : Madagascar en mouvement

Le CCI Ivato a ouvert ses portes hier pour la 27e édition de la Foire internationale de Madagascar. Le thème choisi — « Madagascar en mouvement : les...

Edito
no comment - Travail, travail, travail… mais lequel ?

Lire le magazine

Travail, travail, travail… mais lequel ?

Le 1er mai, à Madagascar, certains se lèvent à l'aube pour aller… travailler. Pas par oubli du calendrier, mais par nécessité. Il y a quelque chose de presque philosophique là-dedans. Depuis des décennies, le monde entier célèbre ce jour comme une victoire arrachée de haute lutte — Chicago, 1886, le sang des ouvriers sur les pavés, la semaine de huit heures comme horizon promis. Belle histoire. Sauf qu'ici, à Antananarivo comme à Tamatave, la question n'est pas tant de combien d'heures on travaille, mais bien de combien de travaux on jongle simultanément. Prenez ce vieux Mamy. Fonctionnaire le matin, revendeur de crédit téléphonique l'après-midi, et le week-end — discret, mais régulier — petit élevage de poulets en banlieue. Trois activités, un seul homme, zéro fiche de paie qui suffise. Ce n'est pas de l'ambition, c'est de la survie érigée en système. On appelle ça « avoir plusieurs cordes à son arc », expression polie pour désigner une réalité que beaucoup connaissent sans jamais nommer.Car le vrai travail malgache, celui qui fait tourner les familles, se passe rarement sous les projecteurs des statistiques officielles. Il est informel, inventif, insaisissable. Un peu comme ce personnage de Sisyphe — mais version optimiste : Sisyphe qui, en remontant son rocher, aurait trouvé le moyen de vendre des cacahuètes sur le chemin. Alors pour ce 1er mai, fêtons le travail — tous les travaux. Celui qu'on déclare et celui qu'on tait. Celui du contrat et celui du débrouillard. Avec une pensée particulière pour tous ceux qui, aujourd'hui encore, n'auront pas le luxe de s'arrêter pour célébrer. La fête du Travail leur appartient aussi. Peut-être même surtout.Solofo Ranaivo

No comment Tv

Interview - Ferme de la Jungle - Avril 2026 - NC 195

Découvrez la Ferme de la Jungle, dans le no comment ® NC 195 – avril 2026
Nichée à Ambohimanarina, en plein cœur d’Antananarivo, la Ferme de la Jungle de Rajaonarivony Christian offre une escapade nature surprenante : eau, verdure et animaux rares sur près de 5 hectares. Pêche, pique-nique, visites guidées… le site peut accueillir jusqu’à 300 personnes.

Focus

Tournoi Komba Overcome de Tekken Mada

Tournoi Komba Overcome de Tekken Mada, le samedi 21 et dimanche 22 février au Tana Water Front

no comment - Tournoi Komba Overcome de Tekken Mada

Voir