Kura : Le malgache fait école
9 août 2026 // Littérature // 2928 vues // Nc : 199

Elle dévore Molière et Shakespeare, se nourrit des classiques de la littérature mondiale — et pourtant, toutes ses œuvres sont écrites en malgache. Holisambatra Sénirah Rovaniaina, alias Kura, vient de sortir simultanément deux histoires illustrées en mai 2026 chez Tsingory. Une double parution qui installe cette jeune autodidacte comme l'une des voix les plus originales de sa génération.

Le paradoxe est séduisant. Voilà une écrivaine dont les références littéraires sont Molière, Shakespeare, les grandes plumes européennes — et qui choisit délibérément d'écrire dans sa langue maternelle, avec tout ce que cela implique de rigueur et d'exigence. Parce que la langue malgache n'est pas une langue de substitution. Elle est, chez Kura, un choix politique et esthétique. Son premier titre de cette double parution, Azy, en est la démonstration la plus convaincante. Initialement écrit en français, il a été entièrement réadapté en malgache — un travail minutieux pour retransmettre chaque nuance de mélancolie d'un texte sur la maternité et ses angles morts. « On ne se demande presque jamais qui était notre mère avant de le devenir. On oublie qu'elle a eu des rêves, des blessures et une histoire avant notre naissance », confie-t-elle. La langue porte l'émotion différemment. Et ici, elle la porte mieux.

Le second titre, Tsioka, inaugure ce qu'elle appelle sa Light Saga. Un frère et une sœur propulsés dans le Madagascar d'autrefois, à la rencontre des angano — ces contes et légendes transmis de génération en génération, qui constituent l'un des patrimoines immatériels les plus riches de la Grande Île. Le genre choisi est celui de l'isekai des mangas japonais — personnages transportés dans un autre monde, avec ses règles, ses créatures, ses mystères. Mais ici, l'autre monde, c'est le nôtre. « Mon objectif est de faire découvrir les légendes malgaches d'une manière accessible et moderne, tout en donnant envie aux lecteurs, notamment les plus jeunes, de s'intéresser à ce patrimoine », explique Kura. Une manière subtile de réconcilier la culture pop et la mémoire collective.

Étudiante en travail social, Kura n'est pas venue à la littérature par les voies académiques habituelles. C'est la passion qui a tout commandé. Ses romans adoptent un style fluide et captivant, conçu pour se lire en une journée — une réponse directe à la concurrence des écrans dans les habitudes de lecture des jeunes. Ce n'est pas de la littérature facile pour autant. C'est de la littérature efficace, qui sait où elle va. « C'est une invitation à redécouvrir nos racines sous un jour totalement inédit », résume-t-elle avec le sourire. Quand Molière écrivait en français populaire pour toucher tous les publics, il faisait exactement ça.

Tatiana Randriamanakajasoa

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