Marie Christina Kolo - Women Break the Silence : «Le refus de l’interruption thérapeutique de grossesse est un viol institutionnel»
10 juillet 2022 // Assos // 5353 vues // Nc : 150

Le 17 mai dernier, la proposition de loi sur l’interruption thérapeutique de grossesse (ITG) a encore   été refusée à l’Assemblée nationale. Selon Marie Christina Kolo, initiatrice du mouvement Women Break the Silence, les arguments de refus donnés par le Gouvernement ne sont pas fondés.

Voici une proposition de loi qui a eu beaucoup de mal à arriver au Parlement…
Lorsqu’on dépose un texte au Parlement, on obtient un numéro, le nôtre est le 004 -2021. Ce texte est envoyé au Gouvernement qui a 30 jours pour donner son avis, et quel que soit cet avis, il est ensuite débattu au Parlement. En novembre 2021, cela ne s’est pas fait, on nous a dit qu’aucun texte n’était parvenu à l’Assemblée et qu’on verrait à la prochaine session. Deuxième intervention, on nous dit à nouveau que le texte n’était pas là. Nous avons alors décidé de faire une manifestation pour que ce soit à l’ordre du jour. Avec pas mal d’espoir car nous avions le soutien de députés et d’élus. Finalement, le gouvernement nous a fait savoir qu’il manquait des statistiques dans ce texte pour justifier la nécessité d’une telle loi. Alors même que Nifin’Akanga, mouvement pour la dépénalisation de l’avortement, a réalisé une enquête nationale avec des chiffres et des témoignages, qui a été présentée le 28 septembre

pour la Journée internationale du droit à l’avortement. Le bureau permanent de l’Assemblée a finalement convenu que cette loi ne correspondait pas aux soatoavina malagasy (valeurs malgaches).

Sur intervention des institutions religieuses ?
Les institutions religieuses pensent que la légalisation de l’ITG est une concession aux mœurs occidentales. Madagascar fait partie des six derniers pays où l’ITG est interdite, quelles que soient les les raisons. Imaginez-vous qu’en Arabie Saoudite, elle est autorisée en cas de viol, alors que c’est un pays qui autorise la lapidation en cas d’adultère de la femme ! En Afrique, elle est également autorisée. Nous n’avons jamais été dans la confrontation avec les convictions religieuses. Il y a des croyants pro-ITG et nous avons toutes les religions au sein du collectif. Nous sommes pour instaurer le dialogue et je trouve dommage que les opposants à ce projet de loi ne soient jamais venus nous voir pour en discuter, au moins proposer des solutions. Tout au contraire, nous sommes exposés à des propos virulents sur le viol, comme la victime n’avait qu’à prendre la pilule 72, comme si c’était elle la fautive. À Antsirabe, une secte a réalisé une affiche avec des images de bébés pour expliquer, selon eux, ce que nous voulons vraiment faire passer à travers l’ITG. Ils nous ont surnommés « les tueurs de bébés ».

Vous estimez qu’il y a une « culture du viol » à Madagascar ?
Oui et le mouvement Women Break the Silence, aux côtés de Nifin’Akanga, lutte précisément contre cela. Nous accompagnons les victimes de toutes formes d’agressions sexuelles et de harcèlements, la pire étant le viol. Nous nous battons pour le droit des victimes de viols et d’inceste, pour qu’elles n’aient plus honte et qu’on ne les condamne pas une deuxième fois. Pour moi, le refus de l’ITG est un viol institutionnel. Ces femmes ont déjà été agressées et l’État les agresse à nouveau en leur imposant de garder le fruit d’un viol. Le 13 mai, nous avons manifesté devant l’Assemblée nationale, une première pour une cause féministe. Ceux qui pensent que ce n’est pas une priorité font fi de la douleur des victimes.

Pour vous, les impacts psychologiques sont ignorés ou sous-estimés ?
La mentalité générale est de dire que ce n’est pas si grave que ça, qu’une femme violée peut surmonter l’épreuve. L’argument qui revient souvent est que la plupart des mères célibataires réussissent à vivre avec cela, sous-entendu que les autres ne sont pas courageuses. Women Break the Silence travaille avec les victimes de viols et on constate souvent qu’elles font de la dissociation, elles oublient tout, car c’est le seul moyen pour elles de ne plus y penser. Et en voyant cela, l’entourage pense qu’elles vont bien ! C’est là qu’on voit que la société malgache est patriarcale et que la culture du viol est omniprésente.

Qu’en pense le corps médical ?
L’Ordre des psychologues a collaboré à la rédaction du texte concernant les impacts psychologiques, l’Ordre des médecins y explique également les raisons pour lesquelles l’ITG doit-être autorisées. Au sein du collectif, l’Association des paramédicaux de Madagascar nous soutient parce qu’elle vit ça tous les jours. Nous précisons que nous faisons une nette différence entre l’ITG et l’IVG (interruption volontaire de grossesse). Les gens pensent qu’à partir du moment où on aura accès à l’ITG, tout le monde pourra le faire, sous les motifs les plus divers, économiques par exemple. Non, ce n’est pas comme l’IVG. L’ITG est autorisée uniquement sous motif médical, quand la femme est menacée par sa grossesse, par une grossesse extra-utérine ou si le fœtus a des risques de malformations graves. Malheureusement, la plupart des anti-ITG n’ont même pas lu cette proposition de loi.

Y a-t-il une chance pour que cette proposition de loi passe ?
Si tout va bien, nous aurons une chance qu’elle soit inscrite à l’ordre du jour pour cette session, car il y a des débats jusqu’au 3 juillet. Dans le cas contraire, nous insisterons pour qu’elle passe le 18 septembre. Nous reviendrons en force avec le maximum de soutiens et d’actions.


Propos recueillis par Aina Zo Raberanto

+ 75 000 avortements sont pratiqués chaque année à Madagascar. Les complications d’avortements (16 %) constituent la deuxième cause de décès maternelle après l’hémorragie (20 %).

+ Selon l’étude de Nifin’Akanga, les chrétiens forment la communauté qui avorte le plus, avec 31,05 % des enquêtées.

+ 31 % des avortements sont pratiqués par des personnes n’ayant aucune formation médicale ; 29,5 % pas des paramédicaux ; 22 % par des médecins et 18 % par des matrones.

+ 52 % des avortements sont réalisés à domicile ou chez les praticiens.

+ 88 % des femmes n’ont pas recours à des méthodes contraceptives.

+ Les trois premières raisons des avortements à Madagascar : grossesse précoce (23,21 %) ; viol, inceste, raisons thérapeutiques (20,29 %) ; grossesse non désirée (20,08 %)

(Source : « Réalités sur les pratiques de l’avortement clandestin à Madagascar » par Nifin’Akanga)

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