Langue de feu (afon-dolo)
27 novembre 2025 // Mistery // 6192 vues // Nc : 190

J’avais dix ans quand mon père fut affecté à Mahajanga. Toute la famille déménagea avec lui. Mon père conduisait la voiture, ma mère assise à l’avant, et nous cinq, leurs enfants, serrés à l’arrière : les deux grands aînés frère et soeur, les deux petits, frère et soeur, et moi entre eux.

Mon père ne se séparait jamais de son bâton d’Ambiaty ni de son Mpanjakabe’ny tany, symbole de puissance et de protection, lorsqu’il devait voyager loin.
Sur la route, tout se passa bien jusqu’à ce que la voiture s’immobilise brusquement au sommet de Manerinerina. Impossible de savoir ce qui s’était passé. Mon père descendit pour tenter une réparation, mais la nuit approchait et la voiture refusait de redémarrer. Résignés, nous dûmes nous arrêter là.
Le vent soufflait fort, glacial. Ma mère, prévoyante, avait préparé le repas et des couvertures chaudes. Nous avons mangé à la hâte, puis elle nous fit enfiler nos vêtements les plus épais avant de dire d’une voix ferme :
— Personne ne sortira de la voiture après le coucher du soleil.
La nuit tomba. La seule lumière venait d’une lampe de poche dont la lueur vacillait faiblement. Il fallait économiser les piles : la nuit ne faisait que commencer.

Mes deux petits frères s’endormirent aussitôt après avoir mangé. Mes parents et nous trois, les aînés, restions éveillés, mal à l’aise, coincés à l’arrière.
Vers dix heures du soir, soudain, au loin, apparurent des lumières étranges.
Des langues de feu, nombreuses, alignées, semblant flotter dans les airs, s’approchaient lentement de notre voiture.
Intrigués, nous avons demandé :
— Papa, qu’est-ce que c’est ?
Il répondit aussitôt, d’une voix grave :
— Ne dites rien. Ne bougez pas. Fermez les yeux.
Mais moi, trop curieux, je fis semblant d’obéir. J’entrebâillai les paupières pour regarder.
Les flammes passèrent près de la voiture. Un souffle glacial, mordant, nous frappa la peau. Mes petits frères, endormis, se mirent à pleurer dans leur sommeil. Mes parents restaient immobiles, silencieux, sans tenter de les calmer.
J’étais le seul à avoir osé regarder. Et ce que je vis me glaça le sang.
Autour de la voiture, des silhouettes sombres, indistinctes, nombreuses, semblaient nous encercler. Des formes d’ombre, ni tout à fait humaines, ni totalement invisibles.
Pris de panique, je refermai les yeux. Le noir m’envahit et je perdis connaissance.
Quand j’ouvris les yeux, il faisait jour.
Toute la famille s’éveillait en même temps, comme après un long rêve. Mon père ralluma le moteur — il démarra immédiatement. Nous avons repris la route, silencieux, mais mon esprit restait ailleurs.
Mon père, soulagé, remercia notre obéissance.
— Vous avez bien fait de fermer les yeux, dit-il. Grâce à cela, ils ne nous ont pas touchés.
Je n’osai pas avouer que j’avais regardé.
Nous arrivons sains et saufs à destination. Épuisés, mais reconnaissants. Le soir venu, nous avons prié ensemble et remercié Dieu pour sa protection.
Cette nuit-là, mes deux frère et soeur aînés et moi partagions la même chambre. Les petits dormaient avec mes parents. Ma mère entra pour éteindre la lampe, vérifia que tout allait bien, puis referma la porte. L’obscurité fut totale.
Je n’arrivais pas à dormir. Un froid étrange me parcourait, comme si mon corps était recouvert de glace, tandis que mon frère à côté dormait profondément, sans couverture.
Je restais les yeux ouverts, incertain si je rêvais ou non… et soudain, je le vis.
L’être. Le même que la veille. Il se tenait là, debout, au pied de mon lit. Je tremblais, incapable de crier, puis parvins à secouer mon frère.
— Tu le vois, toi ?!
— De quoi tu parles ? grommela-t-il sans ouvrir les yeux. Laisse-nous dormir, on est épuisés.
Mais la silhouette avançait. Je tremblais de plus belle et criais de plus en plus fort. Mes parents accoururent, alertés.
— Qu’y a-t-il ?! demanda mon père.
Alors, entre sanglots et frissons, je racontai tout : ma désobéissance, les ombres autour de la voiture, et cette apparition dans la chambre. Mon père pâlit. Ma mère alluma aussitôt du caoutchouc et des mèches de cheveux, laissant la fumée se répandre pour chasser le mal. La lampe resta allumée jusqu’à l’aube. Aucun de nous ne dormit.
Au petit matin, mon père sortit.
Il revint quelques heures plus tard, accompagné d’un vieil homme aux traits graves.
— Voici mon fils, dit-il en me désignant.
Le vieillard s’approcha, posa une main sur ma tête et prononça des paroles que je ne comprenais pas. Il prit ensuite une feuille d’arbre et en effleura tout mon corps. Cela ne faisait pas mal, seulement des chatouilles étranges.
Puis il sortit de son sac un drap blanc et une natte, qu’il étala au milieu de la pièce.
Et là — nous étions figés — un énorme serpent sortit de sous notre lit, se glissant jusqu’au drap. Le vieil homme prit la natte où le serpent s’était posé et la fit passer sept fois au-dessus de ma tête. Je fus si effrayé que j’en perdis tout contrôle.
Il murmura encore des incantations, puis enferma la bête dans un sac et sortit.
Mon père le suivit dehors. Nous étions tétanisés.
À midi, mon père revint, tenant de l’eau et des feuilles qu’il répandit et brûla dans toute la maison. Depuis ce jour, je n’ai plus jamais osé désobéir à la parole d’un ancien.
Le vieil homme laissa le serpent dans notre cour.
— Il vous protègera, dit-il.
Au début, nous avions peur. Puis, peu à peu, nous nous y sommes habitués. Le serpent resta trois ans avec nous puis un jour, il disparut. Entre-temps, mon père fut muté à Mahajamba, là encore, nous avons été témoins de phénomènes que nul esprit rationnel ne pourrait expliquer.
Mon message est que quand un ancien te parle, écoute-le. Tu ne connais pas les mystères de la terre, ni les esprits qui la gardent. Depuis ce jour, je n’ai plus jamais revu cette chose. Elle ne nous a plus jamais troublés.

#MKN

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Septembre arrive toujours trop tôt. Comme cet invité qu'on n'a pas invité mais qui sonne quand même à la porte, sourire aux lèvres, valise sous le bras — sauf que là, c'est vous qui faites les valises. Les vacances tirent leur révérence, et avec elles, ce sentiment léger et un peu fou qu'on n'arrive jamais vraiment à décrire mais qu'on reconnaît immédiatement. Ce pincement au coeur, ce vide étrange qui s'installe le dernier soir, quand les étoiles semblent plus belles que d'habitude et que le lendemain matin, il va falloir partir.Ce sentiment, vous n'êtes pas les premiers à le ressentir. Demandez à vos parents. À vos grands-parents. Ils sont tous passés par là, et certains ont même eu la chance que des artistes le mettent en musique pour eux. En 1960, Gary Geld composait « Sealed with a Kiss », cette ballade douce-amère sur les amours estivales qui s'étirent jusqu'à l'automne. C. Jérôme en a fait « Le dernier baiser », et des générations entières ont pleuré discrètement dessus. Joe Dassin avec « L'été indien », Richard Anthony avec « J'entends siffler le train » — même idée, même pincement, autre mélodie. Et plus près de nous, Silo chantait « Eo am-pisarahana » avec cette façon malgache de dire les adieux qui fait mal au bon endroit. Les mots changent, la langue change, mais le sentiment reste identique depuis que les humains passent des vacances et finissent par rentrer.Alors oui, c'est normal. C'est même rassurant, quelque part. Cela dit, ne vous faites pas trop d'illusions non plus. On se promet des choses, le dernier soir — on se dit qu'on se retrouvera l'année prochaine, au même endroit, avec les mêmes gens. Mais l'école — le temps, je plaisante à moitié — peut tout changer. L'autre aura-t-il toujours le même regard ? Les parents choisiront-ils encore cette destination l'été prochain ou décideront-ils soudainement que la montagne, c'est très bien aussi ? Questions sans réponses, réponses sans garantie. Heureusement, vous avez ce que vos aïeux n'avaient pas — les réseaux sociaux, les messages vocaux, les stories et les appels vidéo à minuit. La distance est moins cruelle qu'avant. Le coeur lourd, lui, reste le même. Bonne rentrée quand même.

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