Joël Andrianomearisoa « L’art est une affaire sérieuse »
14 janvier 2024 // Grande Interview // 5540 vues // Nc : 168

Du 25 novembre dernier au 29 février 2024, Flow Gallery accueille l’exposition « Le crépuscule des promesses éternelles » de Joël Andrianomearisoa. Première exposition de l’artiste dans une galerie à Madagascar depuis sept ans, elle est aussi le premier chapitre d’un cycle qu’il va poursuivre en France. Premier canevas de ce nouveau cercle, Antananarivo est aussi le lieu d’où Joël Andrianomearisoa accompagne la créativité artistique à Madagascar, en tant que directeur artistique de Hakanto Contemporary. À la fois artiste international et présent à Madagascar, artiste et directeur artistique, il nous livre ici un point de vue unique, de par son profil singulier.

Pourquoi cette exposition à Antananarivo ?
C’est important de faire une exposition pour affirmer que malgré tout, la culture est toujours importante, que l’art a une place prépondérante dans la société et dans la vie.
Ces six derniers mois, nous sommes emportés par une vague qui est celle de l’existentialisme politique uniquement, on oublie un tout petit peu ce que c’est que l’esthétique, ce que c’est que la poésie.
Dans cette exposition, je commence par l’abstraction, les traits, ils sont aussi importants pour savoir comment la broderie fonctionne.
Ensuite est arrivé le deuxième moment où je me suis dit qu’il fallait que j’écrive, dans ma pratique le message est important, j’ai commencé à mettre en page et j’ai redemandé à les broder.

À ce moment-là, je me suis dit qu’il manque deux points dans l’exposition, un point de rappel : à la fois un point très esthétique et un point d’effets en termes d’installation, d’où ce papier, tout le monde s’en souvient et le cherche aussi. Mais ces mots je voulais aussi les laisser, qu’ils ne restent pas juste brodés, d’où le travail en métal, dans le processus est vraiment le point final.

En quoi être artiste influence ton travail de directeur artistique ?
Je ne me pose pas la question, à Hakanto, je véhicule une esthétique et un engagement, et peut-être un « style » aussi, ce sont parfois des choses que j’aime. Hakanto n’est pas un projet séparé de ma vie ou de ma pratique, ça fait partie de mon ADN, de ma vie, il n’y a pas de scission, car j’ai construit ce projet comme un artiste. Pour moi, il n’y a pas forcément de différence entre le moment où je suis totalement artiste et celui où je suis directeur artistique, c’est pareil. Quand je fais une exposition à Hakanto en tant que directeur artistique, c’est presque comme si moi je faisais une œuvre : je fabrique une œuvre qui est une exposition avec les œuvres des autres artistes, mais en même temps ce n’est pas mon exposition, c’est une exposition à Hakanto. Il y a aussi une chose qui est importante, c’est le rapport à l’engagement, pour moi, l’exposition est engagée dans le sens où c’est important pour moi de la faire, c’est important pour moi d’écrire ces mots, c’est important pour moi de partager ces mots. Hakanto c’est pareil, c’est un engagement de partage, un engagement aussi pour les artistes, pour les accompagner. Quelque part pour moi ce sont deux choses qui ne sont pas dissociées.

Dans ce cas, comment tu concilies ta vision avec l’identité de chaque artiste ?
Je pense qu’il y a une chose qui est importante, c’est d’avoir l’amitié, tous les artistes qui sont exposés à Hakanto sont d’abord des amis, on se parle, on va manger, on a des discussions aussi par rapport à nos engagements. Après sur les montages c’est tendu, c’est normal puisque c’est la technique. La conciliation arrive d’abord par l’amitié parce qu’on partage un vocabulaire, même s’il y a des choses qui sont complexes, il y a toujours une accroche. Pour cette nouvelle exposition à Hakanto, il y a deux artistes que je connais très bien et trois autres que je connais moins bien, mais dans la complicité des artistes, il y a des choses qui ne sont pas forcément perceptibles. Quelque chose qu’on ne peut pas décrire, des choses qui arrivent dans ta tête, et cette complicité, c’est la chose la plus importante, elle marche toujours à 100%, d’ailleurs si on ne l’a pas ça ne tient pas. Mais je refuse aujourd’hui de faire du spectacle vivant, j’aime la danse et le théâtre, mais ce n’est pas mon truc, et puis à Hakanto, on n’a pas de scène. On a invité des chanteurs, des musiciens, des cuisiniers, mais peut-être pas de coiffeurs pour l’instant. Après je reste très ouvert, que ce soit un graphiste, quelqu’un qui manipule une esthétique visuelle, qui tourne autour des arts plastiques. L’expérimentation je l’entame un peu comme un flirt, c’est un flirt où j’approche, séduis, donc je ne refuse jamais quelqu’un en disant à cette personne « jamais ». Par contre, il y a des histoires qui vont plus loin, et des choses qui vont un peu moins loin. Si je ne sens pas un projet, je ne le fais pas, c’est très important.

Est-ce que tu participes à une institutionnalisation des artistes ?
Je n’essaie pas d’institutionnaliser. Après je prends le contexte malgache, le problème c’est que beaucoup de personnes pensent qu’un artiste c’est quelqu’un qui regarde l’air, les fleurs, on fait l’amour, et après on est fatigué, on déprime ; non, un artiste, il y a un peu de ça, mais il y a aussi une organisation, et c’est très important. La bonne balance c’est à la fois le rapport structurel et la logistique. Moi j’ai deux directeurs de studio, j’ai trois assistants, c’est important des choses comme ça ; et en même temps j’ai aussi mes propres rêveries, c’est juste une balance. Et ici je l’affirme un peu plus, d’où Hakanto par exemple, j’affirme qu’un artiste peut dîner avec un ministre, un milliardaire, avec la femme du président. Un artiste peut et sait se tenir bien, un artiste c’est quelqu’un qui a toute sa tête aussi, c’est quelqu’un qui comprend qu’il rêve pour faire une peinture, mais qui sait qu’il a besoin de telle qualité de châssis, il a surtout besoin d’un contexte, d’un espace pour montrer.

« Si je ne sens pas un projet, je ne le fais pas, c’est très important. »

L’art est une affaire sérieuse ?
C’est important d’étudier comment les gens vont marcher à l’intérieur de l’exposition, comment on éclaire l’exposition, comment le public aussi va se sentir bien et déstabilisé dans une exposition. Ce ne sont pas des règles, je ne suis pas en train de dire qu’il faut faire les choses comme ça, mais il ne faut pas les faire n’importe comment, je suis contre ça. L’art n’est pas que ça, l’art est une affaire sérieuse, parce qu’un artiste est sérieux, parce qu’aujourd’hui les mécènes des artistes sont sérieux, le marché de l’art est un marché sérieux, et en même temps le public aussi est un public sérieux, si tu offres des choses faites n’importe comment à un public, ça ne marchera pas. Je pense que les artistes malgaches doivent aller plus loin dans cette vision.

Quel est alors le rôle du directeur artistique dans ce contexte ?
Conforter, c’est le rôle que je préfère, C’est le rôle qui m’émeut le plus et qui m’intéresse le plus. Le problème de temps en temps, et je prends encore le contexte ici, un artiste est rempli de beaucoup de doutes, de temps en temps un artiste fait ça parce que c’est ainsi qu’il peut vivre, ce sont des gens qui lui achètent des tableaux. Là, à Hakanto on le conforte en disant : tu n’es pas obligé de rester sur le petit papier, tu peux faire ça comme ça, et il me demande si je pense que quelqu’un va acheter, et je luis dis que je vais faire en sorte que quelqu’un lui commande la même chose. Je connais un artiste qui fait des dessins de petite taille, des personnages malgaches au pinceau, et là je lui dis : tu vas faire une fresque sur cinq mètres, et il me demande s’il va y arriver, je réponds que oui, qu’il ne doit pas trop s’inquiéter mais qu’il doit juste le faire.

L’exposition Le crépuscule des promesses éternelles de Joël Andrianomearisoa au Flow Gallery Ivandry

Et ton rôle vis-à-vis du public ?
À Hakanto, nous avons une communication très spéciale, on va sur les réseaux sociaux à fond, là on va essayer de lancer notre compte Tik Tok. On a un public confondu, mais ce qui m’intéresse c’est le public qui a entre 15 à 25 ans, des jeunes. Ils viennent, ce sont des petits influenceurs de temps en temps, ce sont des gamins, mais ça m’intéresse puisque moi, c’est le futur qui m’intéresse. Là on est arrivé à 40 000 visiteurs depuis notre existence, ce qui est franchement génial. Notre public ce n’est pas le vernissage, le monde de l’art, mais un public qui a vu sur Facebook que c’est un lieu où on peut prendre des photos, ça leur sort un peu de leur vie quotidienne, c’est un lieu de rendez-vous. Sur notre compte Facebook quand on lance une communication, dans les commentaires il y a ceux qui mentionnent leurs amis pour les inviter à venir, c’est pour ça qu’on arrive à une centaine de personnes par jour en fait. À partir du moment où ils ont un téléphone et ils ont internet, ils peuvent venir à Hakanto et ça marche. Il suffit qu’ils se souviennent un jour qu’ils ont aperçu une œuvre quelque part, moi ça me va. Pour l’exposition « Lamba » par exemple, ils prennent une photo sur les bobines à l’entrée parce que ça marche sur Instagram, mais au passage il y a une peinture de Ralambo, c’était le peintre malgache le plus connu il y a un siècle et demi, ils font un selfie à côté, mais ça leur permet de découvrir une partie de leur Histoire, ça leur permet de voir un tableau autre que des choses pas intéressantes. Ce ne sont pas des pièges mais il y a des endroits où ils peuvent voir autre chose.

« En fait on n’a jamais su, dans ce pays, prendre soin de nos artistes. »

Dans quel sens va alors le monde de l’art à Madagascar ?
Je ne veux pas du tout entrer dans un rapport politique. Je ne veux pas dénoncer qu’on n’a pas de politique culturelle ou de programme gouvernemental et tout ça, même si je le dis un peu, mais c’est quelque chose de tellement grand que personne ne pense à ça pour l’instant. C’est notre faute à nous tous. En fait on n’a jamais su, dans ce pays, prendre soin de nos artistes, ce n’est même pas une histoire de finances mais rien que le fait de les regarder, de leur parler, de leur dire bonjour, de dire « ah mais c’est quand même beau », de les complimenter parfois, rien que ça. Pour l’instant il y a deux axes. Il y a l’axe où j’ai créé Hakanto, il y a aussi la Fondation H qui existe maintenant, il y a cet axe-là qui est bling, glam et tout ça ; et il y a un axe où les artistes commencent justement à poser des questions sur la fragilité des choses, il va falloir rassembler les deux, c’est ce qui va fabriquer la bonne formule. Mais encore une fois c’est le privé et l’art, ce sont les artistes et le privé, parce que le triangle privé, gouvernemental et artistique, c’est autre chose. Mais le nouveau gouvernement a autre chose à faire de toute façon, c’est normal. Ce qui va se passer c’est que c’est le monde privé qui va complimenter les artistes, parce qu’ils vont acheter une œuvre et ils vont dire « j’adore », les artistes vont sentir la reconnaissance.

Tes projets pour la suite ?
Là je prépare la triennale de Melbourne, l’année prochaine j’ai trois expositions, je serai très français les prochains mois, j’ai une exposition à la galerie Almine Rech à Paris, j’ai une autre exposition à la manufacture Bohin, à Saint-Sulpice-sur-Risle en Normandie, ensuite je vais faire installer une grande sculpture au Havre, je prépare une exposition à Milan. La prochaine exposition à Hakanto s’ouvre le 06 janvier, il s’intitule « La Nouvelle Terre », il y a deux expositions qu’on ouvre en même temps, le premier c’est « La Nouvelle Terre », c’est un group show avec cinq artistes, et un solo show d’un artiste qui s’intitule « Le vocabulaire de ma terre », ensuite ce sera la monographie d’un artiste malgache oublié, il faut se rappeler des vieux aussi.

Propos recueillis par Mpihary Razafindrabezandrina
Contact : +261 32 84 196 36

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