Cent ans de solitude sur Netflix : comment l’Amérique latine est devenue une puissance audiovisuelle
25 juin 2026 // Cinéma // 1758 vues // Nc : 197

Le 11 décembre 2024 sortait sur Netflix l’adaptation en série de l’un des plus grands romans du XXème siècle, Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez. Si l’adaptation a globalement été bien reçue, malgré quelques réserves, il est sans doute important de disséquer l’engouement actuel de Netflix pour le cinéma de l’Amérique latine, conduisant à l’adaptation des plus grands romans issus de ces territoires. Car n’étant pas le fruit d’un accident, il révèle des initiatives culturelles majeures dans des pays comme le Mexique, la Colombie ou encore le Brésil.

L’exemple mexicain

Un milliard de dollars d’investissement pour le Mexique seulement. Tel est l’ordre de grandeur des sommes colossales que Netflix est en train de mettre sur la table. Mais loin d’être le fruit du hasard, c’est plutôt la conséquence de politiques culturelles, audiovisuelles et industrielles menées depuis des décennies. Le Mexique a très vite compris la valeur que représente l’industrie culturelle et audiovisuelle en particulier. En définitive, Netflix ne vient pas s’implanter dans un désert, mais dans un écosystème cinématographique bâti au fil des années. Les compétences y sont déjà présentes, les coûts sont devenus compétitifs, le prestige international existe déjà et les débouchés sont bien réels.

Tout cela commence dans les années 40, âge d’or du cinéma mexicain, qui voit l’ouverture de plusieurs studios réputés, comme Estudios Churubusco, fondés en 1945. Ces studios ont fait du Mexique un véritable centre névralgique de la production cinématographique pour l’Amérique latine. Face au déclin des années 60, le Mexique réagit en concentrant ses efforts sur la formation avec la création du Centro Universitario de Estudios Cinematográficos en 1963, puis du Centro de Capacitación Cinematográfica en 1975, deux institutions qui formeront une grande partie des réalisateurs et techniciens du cinéma contemporain mexicain. À partir des années 1990, les efforts commencent à porter leurs fruits. L’époque voit l’émergence de grands cinéastes mexicains comme Alfonso Cuarón, Guillermo del Toro ou encore Alejandro González Iñárritu. Avec eux, le Mexique dit au monde qu’il est capable de faire des films qui parlent à tous et qui peuvent circuler partout. C’est dans ce cadre que Netflix va intervenir pour moderniser et donner une impulsion plus grande encore à ce qui était déjà vivace.

De véritables politiques industrielles

Mais à côté des politiques culturelles, des politiques industrielles entrent également dans la ligne de mire. Crédits d’impôts, aides à la production, dispositifs de cofinancement : tout est mis en œuvre dans des pays comme la Colombie, l’Argentine ou encore le Mexique. Preuve qu’ils considèrent l’audiovisuel et le cinéma comme une industrie d’exportation, un outil géopolitique, un producteur de devises et une véritable infrastructure économique.

Pour le cas du Mexique, le système EFICINE permet par exemple à des entreprises d’obtenir des déductions fiscales sur les investissements dans le cinéma national. Tandis que la Colombie, elle, rembourse une partie importante des dépenses faites sur son territoire, comme les services audiovisuels, la logistique et d’autres coûts liés aux productions.

Le résultat, c’est un rayonnement international d’un cinéma capable de se donner des ambitions majeures, jusqu’à s’attaquer à des monuments comme Cent ans de solitude ou encore Pedro Páramo de Juan Rulfo. Devant une telle réussite, un constat s’impose : de telles réussites sont le fruit d’efforts stratégiques et non d’un génie spontané. Elles demandent non seulement du talent, mais aussi des investissements dans la formation, les infrastructures, les politiques fiscales, le tout porté par une vision globale claire. Tant que nos pays continueront à réduire la culture, le cinéma et la littérature à de simples divertissements ou à des luxes secondaires, ils enterreront en même temps les possibilités immenses d’emplois, de capitaux et d’influence culturelle qu’ils représentent.

Les critiques d'Elie Ramanankavana

Poète / Curateur d'Art / Critique d'art et de littérature / Journaliste

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