Johary Ravaloson
1 février 2014 - Livres commentaires   //   1157 Views   //   N°: 49

« Une histoire d’origines »

À mi-chemin entre le conte et le récit historique, Johary Ravaloson se joue des codes et des époques pour nous restituer son propre roman des origines. « Les larmes d’Ietsé » est le plus atypique de ses romans, mais sans doute aussi le plus universellement malgache.

On a beaucoup parlé des « Larmes d’Ietsé » avant même qu’il ne soit édité…

Ce livre a ceci de particulier qu’il était encore à l’état de manuscrit quand il a reçu en 2005 le prix Roman de l’océan Indien du Conseil général de La Réunion. Ensuite, il y a eu Géotropiques qui s’est vu décerner le prix de la Réunion des livres en 2011. Bref, c’est un livre qu’on attendait au tournant. S’il n’est sorti qu’en décembre 2012 chez Dodo Vole, la maison d’édition associative que je gère avec Sophie Bazin, mon épouse, c’est à cause de soucis que j’ai rencontrés avec mon éditeur de l’époque. Depuis il fait son chemin, j’en ai fait la promotion à Confluences, le Salon international du livre qui s’est tenu à l’île Maurice en mars 2013, puis à l’Institut français de Madagascar en juin.

Il diffère singulièrement de votre manière d’écrire…

C’est un roman qui mélange pas mal d’éléments mythologiques puisqu’il revisite la fameuse légende d’Ietsé, le premier « homme » à avoir vécu à Madagascar. Le mythe dit qu’il est tombé du ciel et qu’il a atterri ici pour avoir trop contemplé cette île dont il était tombé amoureux. Pour tromper sa solitude, il sculpte à son image des figurines en terre et demande à Aina, le souffle primordial, de leur prêter vie. Ce dernier accepte à condition qu’Ietsé soit comme un père pour elles. La légende s’arrête là, mais je l’ai prolongée en imaginant qu’Ietsé a pu nourrir pour ses créatures, les Vazimba, des sentiments plus que paternels. Pour cela, je donne ma libre interprétation de Vazimba qui pourrait venir de voazimba, sous-entendu qu’un acte interdit a été commis : les Vazimba seraient donc les enfants de la parole violée d’Ietsé. Il y a notamment la figure de Ratiakolalaina, une de ses filles et sa préférée, dont le nom peut se traduire par « celle qu’il voudrait aimer ». Lorsqu’Ietsé décède, Ratiakolalaina pleure tellement que ses larmes vont créer un étang, puis un lac qui va l’engloutir…

On perçoit quelque chose du vieux mythe d’Œdipe, le tabou de l’inceste…

Tous les mythes sont universels et fondateurs de nos origines. Surtout ils ont des implications réelles dans nos vies présentes. C’est pourquoi j’ai imaginé ce personnage actuel d’Ietsé Razak qui vient s’ajouter à la légende. C’est un fils de famille qui n’a pas fait grand-chose, un fils à papa qui a étudié à l’étranger, la quarantaine, tourmenté par des questions existentielles. Il n’a aucun souci matériel, mais il est insomniaque, ce qui l’amène à s’interroger sur l’origine de ses biens, sur sa famille et de fil en aiguille sur la légende d’Ietsé. Dans ce livre, je parle d’enracinement, de tout ce qui fait qu’on se sent d’une terre, mais aussi du désir de prendre souche. Mais ça reste avant tout une œuvre d’imagination. On me reprochera sans doute de prendre des libertés avec l’Histoire, je l’assume : je reste avant tout un conteur, alors inutile de me chercher des noises sur l’exactitude de ce que j’écris ! Et puis l’Histoire, ce n’est jamais qu’une fiction officielle. Une fiction qui a pris souche…

Propos recueillis par #JoroAndrianasolo

Né en 1965 à Antananarivo, #JoharyRavaloson est romancier, nouvelliste, dramaturge, plasticien, écrivain voyageur et cofondateur des Éditions Dodo Vole. Après des études de droit en France et un long séjour à La Réunion, il vit depuis 2008 dans sa ville natale où il exerce comme juriste.

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