Valérie Schmitt
3 novembre 2014 - Archives Grand Angle commentaires   //   3436 Views   //   N°: 58

Venir au monde

Elle a réalisé en juillet un reportage sur l’accouchement intitulé « Venir au monde. » Travaillant au Leica, la photographe agenaise Valérie Schmitt se décrit comme « une voyageuse de passage dans l’univers de l’autre ». Comme Diane Arbus à qui elle fait souvent penser, elle aime photographier l’intime des êtres, avec toujours ce « sentiment tragique de l’existence ».

« Il y a de la cruauté dans la beauté » 

« Le père emporte la mère dans la chambre commune… »

« Ici pas d’anesthésie, nous pratiquons l’anesthésie verbale »  

Jeudi 17 juillet, centre de santé Mitia. Faniriniaina est née à 15 h 40. La mère n’a pas crié – « ça ne se fait pas », me dit-on, elle doit être courageuse, ne pas crier, ne pas pleurer. Les parents sont heureux, ils désiraient une fille après leur garçon. D’où le prénom du bébé : Faniriniaina (désirée)

Tout est allé très vite, une naissance cent pour cent naturelle et sans encombre. Elle est née comme une fleur, et je pense à ce monde qui l’attend… Il y a de la cruauté dans la beauté. Je me demande quelle idée a eu cet esprit de venir s’incarner, autant dire s’enfermer dans une vie d’homme – de femme en l’occurrence – jusqu’à épuisement : quelle idée la mort ! Et puis je me dis que c’est déjà bien pour elle d’être désirée… ça fait rêver.

«  Je ne pense pas qu’il s’agisse de voyeurisme dans la photographie »

« La porte de derrière s’est ouverte.  Tout à l’heure il y avait des oies dans la cour, je sais qu’il y a quelque chose ou quelqu’un, j’entends du bruit… »

Le placenta sera enterré par la famille. Chez eux, il faut un lieu sûr. Le père emporte la mère dans la chambre commune. Les femmes de la famille nettoient le sang, table et sol, et sortent.

Faniriniaina est posée là. La porte de derrière s’est ouverte. Tout à l’heure il y avait des oies dans la cour, je sais qu’il y a quelque chose ou quelqu’un, j’entends du bruit. La sage-femme jette un dernier coup d’œil au sol et sort à son tour.

Ils ont tous oublié le bébé, ou quoi ?

« Le placenta sera enterré par la famille. Chez eux, il faut un lieu sûr. »

Il y a cet entre-deux-portes, cet instant suspendu, ce bébé et moi ; il y a cet espace hors du temps. Je ne bouge pas. Je ne peux me résoudre à laisser ce bébé, seul déjà. Je fais cette photographie et puis une autre, je prends le bébé dans mes bras et je sors le conduire à sa mère. Quand j’arrive dans la chambre, ils éclatent de rire. Du coup je ris aussi. La sage-femme m’explique que le bébé est un étranger, alors il est de bon augure qu’il soit porté par une étrangère…

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Un accouchement au centre de santé coûte entre 30 000 et 40 000 Ar. Sans les médicaments, ni le fil résorbable qui coûte 15 000 Ar, il est donc réservé aux plus riches. Il est pourtant préférable pour éviter les risques d’infection.

Ici pas d’anesthésie, « nous pratiquons l’anesthésie verbale », me dit la sage-femme, avec un sourire entendu. Elle pratique environ 170 accouchements par an, soit 500 depuis le début de sa carrière. Elle est reconnaissante envers ses parents qui lui ont offert cette formation de sage-femme à 80 000 Ar par mois pendant trois ans.

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J’avais été prévenue, ce serait difficile pour que les femmes acceptent d’être photographiées à ce moment-là. Pourtant je ne pense pas qu’il s’agisse de voyeurisme dans la photographie. Je ne pense pas non plus qu’il faille beaucoup de temps pour faire connaissance. Pour se rencontrer en vérité, il suffit d’une présence au monde. Les femmes ont accepté. Peut-être aussi parce que dans cette solitude-là, on redevient des mammifères. On se comprend.

Je remercie toutes ces femmes de m’avoir autorisé à vivre et photographier cet ordinaire, et pas moins extraordinaire mystère.

« La mère n’a pas crié – ça ne se fait pas, me dit-on. »  

Texte et photos #ValérieSchmitt

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