Tromelin L’histoire en pleine face
24 mai 2016 - Histoire commentaires   //   2002 Views   //   N°: 77

Nous sommes le 17 novembre 1760, à Bayonne. Le navire négrier L’Utile appareille avec 142 hommes d’équipage, pour un long voyage jusqu’à Madagascar. À son bord, deux cartes différentes de cette région de l’océan Indien. L’une, officielle, de la Compagnie française des Indes orientales, date de plus de vingt ans. L’autre sera simplement dite « de Bayonne ». 

À Foulpointe, Lafargue, le capitaine, charge sa cargaison de vivres, mais aussi, de façon tout à fait illicite, une cargaison de 160 esclaves : un investissement pour lequel il s’est lourdement endetté. En effet, le gouverneur français de la région se réserve le commerce juteux de la traite, et il en interdit la pratique aux navires de la Compagnie. Bravant l’interdiction, le capitaine de L’Utile choisit pour rejoindre l’Île de France (Maurice) une route discrète, mais risquée, malgré les mises en garde de l’équipage.

Le 31 juillet 1761, c’est le drame. Le navire fait naufrage sur un minuscule îlot sablonneux, dit l’île des Sables, qui deviendra Tromelin. Un confetti d’un kilomètre carré cerné par un diadème de déferlantes. Le capitaine se réfugie dans les lieux d’aisance, la raison l’a déserté. Le commandant en second, Barthélémy Castellan du Vernet, prend le commandement du navire. Seuls 123 membres d’équipage et une petite centaine d’esclaves réchappent au naufrage. Une trentaine d’esclaves vont mourir très vite, car l’équipage ne leur donne rien des vivres récupérés sur l’épave.

L’îlot est dépourvu de tout, battu par les vents, fréquenté par les cyclones. Pendant deux mois, les rescapés s’organisent pour survivre. Creusant plusieurs puits, ils vont finir par trouver de l’eau : on peut enfin en donner aux esclaves. Ils bâtissent deux campements, un pour les Noirs et un distinct pour les Blancs. Avec l’aide de tous, une embarcation est construite : La Providence. Petite. Trop petite.

Le 27 septembre 1761, les 123 membres de l’équipage blanc y prennent place et Castillan laisse les esclaves sur place, avec la promesse de revenir les chercher sous peu. Il regagne Madagascar et va tenter en vain de tenir sa parole. Le gouverneur de l’Île de France se montre hostile à l’idée, pressé d’étouffer l’affaire. Condorcet à Paris se servira de ce récit pour faire avancer la cause abolitionniste. En 1773, un navire repère des survivants sur l’île des Sables. Deux opérations de secours sont tentées. Un marin va se retrouver coincé durant un an avec les survivants sur l’îlot. Ensemble, ils construisent un nouveau bateau de secours. Il y embarque avec les derniers hommes. Ils disparaissent en mer. Ce n’est que le 29 novembre 1776, quinze ans après le naufrage, que l’enseigne de vaisseau de Tromelin parvient à récupérer les derniers survivants à bord de La Dauphine : sept femmes et un enfant de huit mois.

En 1953 s’installe sur l’îlot devenu Tromelin une première station météorologique française, qui sera détruite par le cyclone de 1956. De 2006 à 2013, quatre missions archéologiques seront effectuées à l’initiative du chef de mission Max Guérout, du Groupe de recherche en archéologie navale, et avec, en 2010, la participation de l’archéologue malgache Bako Rasoarifetra. Les objets retrouvés lors des fouilles terrestres et sous-marines permettent de reconstituer le quotidien des survivants, qui se nourrissent alors de sternes et de tortues. Elles mettent aussi à jour de nombreuses interrogations : absence de sépultures, présence d’un bâtiment construit entre 1776 et 1953… mais par qui ? Un îlot qui nous ramène au devoir de mémoire et qui n’est pas sans évoquer les conflits territoriaux liés aux Îles Éparses, sujet récemment et richement documenté sur le plan juridique par la Revue MCI (Madagascar Conseil International) qui y a consacré un dossier spécial.

De cette histoire fort édifiante, en ce qu’elle nous rappelle les réalités de la période esclavagiste pour laquelle les témoignages demeurent rares, plusieurs ouvrages seront tirés. En 2009, Irène Frain qui s’est rendue sur place, livre chez Michel Lafon un récit qui fait la part belle à la personnalité de Castillan. En 2010, les éditions du CNRS (Centre national -français- de recherche scientifique) publient un livre scientifique de référence sous la direction de Max Guérout et de Thomas Romon, deux archéologues. Un documentaire de 52 minutes est inséré dans l’ouvrage Esclaves et négriers publié par Fleurus. Bako Rasoarifetra insère sa contribution dans Esclavage et libération à Madagascar, paru chez Kharthala en 2014.

Depuis octobre 2015, l’exposition d’intérêt national Tromelin, l’île des esclaves oubliés a commencé son itinérance depuis Nantes jusqu’à Bayonne, en passant par La Réunion. Cette exposition prend pour fil conducteur la bande dessinée Les esclaves oubliés de Tromelin réalisée par Sylvain Savoia, parue en avril 2015 aux éditions Dupuis. Un album documentaire, fruit d’une belle rencontre, pas tout à fait fortuite, entre Max Guérout, ancien officier de marine, et l’auteur, invité lui aussi à travailler sur place. Preuve qu’il n’est jamais trop tard pour se souvenir.

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