PSI Madagascar
17 décembre 2013 - Archives Grand Angle commentaires   //   5384 Views   //   N°: 47

« Entre filles, on se comprend »

Chaque fin de semaine, à la nuit tombée, PSI Madagascar envoie des agents sur le terrain afin de distribuer des préservatifs et sensibiliser les milieux de la prostitution aux dangers du VIH/sida. Des éducatrices qui sont elles-mêmes des travailleuses du sexe. Charité bien ordonnée commence par soi-même ?

Vendredi. Il est 18 heures au bureau de PSI (Population Services International) Madagascar, à Ampefiloha. Alors que la capitale entre en mode week-end, #bars et #gargotes déjà bien animés, Saina et Prisca s’apprêtent à commencer leur travail. Vêtues de bleu, fonctionnant en binôme comme les prédicateurs à chemise blanche, mais sans aucune étiquette religieuse, elles vont s’en aller sillonner les quartiers chauds de Tana avec dans leur sac à dos quelque 500 préservatifs – masculins et féminins – à distribuer aux travailleuses (et parfois travailleurs) du sexe qu’elles rencontreront. Une tournée qui devrait leur prendre toute la soirée.

C’est l’un des programmes financés à Madagascar par PSI, groupe non lucratif basé aux États-Unis, présent dans plus de 60 pays et leader mondial du marketing social, autrement dit l’utilisation du marketing commercial à des fins de santé publique. Implanté dans la Grande Île depuis 1998, PSI développent également des programmes de lutte contre la malaria ou pour la santé reproductive, avec des partenaires comme l’USAID (Agence américaine de développement international) ou l’UNICEF (Fonds des Nations unies pour l’enfance).

Pour Saina et Prisca, la cible est toujours la même : des filles dans la dèche, chômeuses le jour ou employées de magasins incapables de boucler leurs fins de mois, qui attendent le vendredi soir pour tenter de rentrer un peu d’argent. Dès la nuit tombée, le périmètre d’Analakely fourmille de ces « occasionnelles » qui négocient la passe à 4 000 Ar, #hôtel compris, avec des clients en goguette à peine plus riches qu’elles. La prostitution « haut de gamme » a ses boîtes de nuit attitrées devant lesquelles Saina et Prisca n’hésitent pas non plus à se poster, car « il n’y a pas le sida du pauvre et le sida du riche, tout le monde est exposé à la pandémie ». En plus de fournir gratuitement les préservatifs, elles donnent les consignes salutaires pour son utilisation optimale, tentent de convaincre les filles de la nécessité du dépistage, évoquent les avancées de la tri thérapie pour rassurer les plus impressionnables.

Si Saina et Prisca sont écoutées et respectées, c’est qu’elles sont elles-mêmes issues de ce milieu. C’est en effet la particularité de PSI Madagascar de recruter des éducatrices « paires » pour faire ce travail, c’est-à-dire issues de la cible même. « Quand tu connais tout ce qui se passe sur le trottoir parce que tu l’as vécu ou le vis toi-même, les filles te regardent différemment. Leur détresse tu la connais, leur envie de s’en sortir aussi. On parle le même langage et ça facilite bien des choses. » D’autant que dans quelques heures, une fois leur tournée terminée, Saina et Prisca reprendront probablement leur place sur ce même trottoir. « On n’a pas encore complètement abandonné, car nous aussi on a nos problèmes de survie. Il faut bien savoir que c »est la misère et la nécessité qui font le lit de la prostitution, pas le vice. »

Les choses ne sont pas toujours faciles dans l’exercice de leur travail. L’alcool, la drogue, la faim parfois peut créer des tensions supplémentaires auxquelles elles ont appris à réagir. « À partir du moment où elles ont compris qu’on est là pour les aider, pas pour les juger, le plus gros du travail est fait. Une fille qui ne te renvoie pas le préservatif aussi sec à la figure, tu peux dire que tu as déjà fait la moitié du chemin avec elle. » À Tana, elles sont actuellement deux à remplir cette mission, mais PSI Madagascar en emploie d’autres à Mahajanga. Un travail de longue haleine, aussi ingrat et souterrain que la prostitution.

Solofo Ranaivo

Photos : Bernard Wong

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