Nos années Surfs (1963-2013)
3 décembre 2013 - MusiquesNo Comment   //   6979 Views

n°47

Ils auront vendu près de quatre millions de disques en à peine huit ans de doo-wop savants sur toutes les scènes yé-yé d’Europe. Les Fab Six de Tana. Le combo malgache qui aura frappé le plus fort à l’exportation et dont on ne peut que se souvenir avec émotion cinquante ans après sa formation.

Henri Ratsimbazafy

 

« Les Beatles malgaches »

Jeune chanteur déjà auréolé de son « lamba blanc », Dear Henri a connu Les Surfs à l’époque préhistorique où ils couraient encore les petits cachets sous le nom des Béryls. cinquante ans tout rond. comme le temps passe.

Vous avez connu Les Surfs au tout début de leur carrière…

Exact, à l’époque où ils s’appelaient encore Les Béryls (rires). C’est le genre de noms que les groupes se donnaient pour imiter Les Shadows ou Les Chats sauvages. Mais eux n’étaient vraiment rock’n roll, plutôt influencés par les groupes vocaux doo-wop style Platters ; c’est d’ailleurs en reprenant Only You dans un radio crochet sur Radio Tananarive en 1958 qu’ils ont commencé à faire parler d’eux sous le nom des Rabaraona 6 Mianadahy (les six frères et sœurs Rabaraona). Quand je les rencontre, début 63, ils sont tout nouveaux dans le show-biz ; moi j’avais déjà sorti Lamba blanc et Samba tyrolienne, je crois que ça les impressionnait ! C’est comme ça qu’on a fait la fameuse Tournée Guibert à travers Madagascar puis à La Réunion : on se partageait le même orchestre, les CCC Guitare (N.D.L.R., qui tenteront plus tard de percer en France sous le nom des Safari). C’étaient des gens très talentueux et restés très humbles, même quand le gros succès est arrivé, fin 63, et qu’ils ont pris le nom des Surfs. Ils n’hésitaient pas à faire les choristes pour des #artistes moins célèbres. Je me souviens qu’ils ont mentionné mon nom sur le dos de la pochette de leur deuxième disque. On est toujours restés amis même si les contacts se sont espacés avec les années. Un temps, Rocky est même devenu mon guitariste.

Quels souvenirs avez-vous de la Surfsmania en France…

Ils ont littéralement explosé là-bas ! Dès 1963, avec des tubes comme Reviens vite et oublie (Be my Baby), adapté des Ronettes ou Si j’avais un marteau (If I had a Hammer), chanté la même année par Claude François. Je me souviens d’un concert de Sheila dont ils assuraient la première partie : le public était tellement chauffé à blanc qu’il a accueilli la vedette aux cris de « Les Surfs ! Les Surfs ! » (rires). Ils ont vraiment marqué le courant yé-yé, et ce sont quasiment, avec Henri Salvador, les premiers artistes noirs à s’imposer en France. Certains ont pu regretter l’orientation un peu trop variétés qu’ils ont prise (Scandale dans la famille, À présent tu peux t’en aller), car c’était d’abord des chanteurs de gospel et de Rythm’n Blues. Et les six membres pouvaient chanter en solo aussi bien qu’en chœur. Des artistes suprêmement doués.

Comment cela est-il perçu à Madagascar ?

Il n’y a aucun retour ici, et c’est très paradoxal quand on y songe. Quand le groupe était de passage au pays, personne ne s’y intéressait, pas de photographes pour les attendre à l’aéroport, pas de mouvements de foules. Aucun concert des Surfs n’a jamais été organisé à ma connaissance, alors qu’à la même époque, ils jouaient avec les plus grandes stars mondiales : Les Supremes, Tom Jones, Les Rolling Stones, Stevie Wonder ! Ce n’est que quand le groupe s’est dissous, en 1971, pour émigrer au Canada, qu’on a commencé à prendre conscience du phénomène qu’il avait représenté. Certains les considèrent comme les pionniers de la Word. C’est incontestablement leur sensibilité du Sud qu’ils amenaient dans leurs chansons, même s’il s’agissait de reprises en français de standards internationaux. Leur âme malgache on va dire.

Et les fameuses chansons que leur auraient écrites les Beatles ?

Pour moi, c’est une légende. Il y a bien cette reprise de There’s a Place des Beatles qu’ils sortent en 1964 sous le titre Adieu chagrin, mais aucun enregistrement n’existe faisant état de chansons que leur auraient écrites Lennon et McCartney. Ils en ont peut-être parlé, car c’est certain qu’ils se sont rencontrés et sans doute fréquentés, notamment lors du fameux concert de 1964 à l’Olympia où les Beatles partageaient l’affiche avec Sylvie Vartan et Trini Lopez, mais si c’est le cas, le projet n’a jamais abouti. Sinon Les Surfs seraient le seul groupe au monde à qui les Beatles ont donné des chansons. Mais cela n’enlève rien à leur gloire. D’une certaine façon, ce sont les Beatles malgaches.

Propos recueillis par Solofo Ranaivo

Isabelle Rabaraona

« La musique n’avait plus  grand-chose à voir »

Isabelle Rabaraona a grandi avec Monique (1945), Nicole (1946), Coco (1939), Pat (1941), Rocky (1942) et Dave (1943), autrement dit Les Surfs. Chanteuse de jazz, elle se souvient de ces jours heureux bercés par le doo-wop « #vita gasy » de ses frères et sœurs.

Quels souvenirs gardez-vous des années Surfs ?

j’étais une petite fille à l’époque, car je suis l’avant-dernière d’une fratrie de douze enfants et beaucoup d’années me séparaient de mes aînés. Pour autant, je me souviens de la fierté que je ressentais quand j’apprenais qu’ils fréquentaient Johnny Hallyday, Sylvie Vartan ou Françoise Hardy. Vue de Tana, c’était magique. Comme cette photo mythique de 1966, parue dans le magazine Salut les copains, où les voit en avant-plan avec tous les #artistes yé-yé de l’époque. C’est une photo révélatrice, car ce sont les seuls artistes de couleur, d’une certaine façon ils ouvrent une porte à toute une génération, les Manu Dibango, les Youssou N’Dour.

Pourquoi avoir choisi le jazz en ce qui vous concerne ?

Je dirais que c’est de famille, car contre toute apparence Les Surfs se rangeaient dans cette #tradition. Beaucoup de gens l’ignorent, mais dans la pile de chansons qu’ils ont enregistrées, il y en a beaucoup qui appartiennent à ce registre, et c’était déjà celles-là que je préférais, à l’époque. Il y a par exemple Un toit ne suffit pas, adaptation en français de A house is not a Home de Dionne Warwick, ainsi que de nombreux standards de Burt Bacharach qu’ils adoraient. Coco chantait tellement bien It’s Alright de Curtis Mayfield ! Malheureusement, ces chansons sont moins populaires ou plutôt elles n’ont pas connu l’exposition médiatique de Si j’avais un marteau. Pourtant c’est le style qu’ils auraient voulu chanter.

Vous pensez qu’ils n’étaient pas libres de leurs choix ?

Je dirais que leur maison de disque ne voyait pas les choses comme ça. N’oublions pas qu’à l’époque, c’est leur petite taille et leur sourire « des îles » qui amusent le public. On est dans un monde de paillettes, la #musique n’avait pas grand-chose à voir là-dedans, et c’est sans doute ce qui les a découragés. Dès 1967, ils cessent d’enregistrer et quatre ans plus tard ils se séparent. Je pense qu’ils ont été à la limite du système médiatique de l’époque, comme les Beatles d’ailleurs. Le groupe essaiera de se reconstituer sous différentes formes, mais la disparition de Monique en 1993 et de Nicole en 2000 a mis comme un point final, même si Rocky et Dave poursuivent l’aventure chacun de leur côté. Pour ma part, j’ai pris le relais en 1972 en enregistrant à Tana avec mon frère Luc un premier 45 Tours chez De Comarmond (Discomad), la compagnie où ils avaient enregistré eux-mêmes leur tout premier disque sous le nom des Béryls.

 

Recueillis par Joro Andrianasolo

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