Mahazo
1 février 2014 - Livres commentaires   //   4158 Views   //   N°: 49

« Je suis libertin »

Ceux qui n’ont pas senti les exigences de la chair sont incapables de comprendre les exigences de l’esprit, plaidait  Pierre Louÿs, grand érotomane devant l’Eternel. C’est un peu la substance du recueil libertin que ce jeune poète d’expression malgache vient jeter sur la place publique. Culotté ? Plus ou moins !

Scandaleux, estimeront certains. Ouvrez, ouvrez la cage aux oiseaux ! plaideront les autres, sans doute plus avertis de l’extrême vitalité de la poésie érotique à travers le monde, des temps les plus reculés à aujourd’hui. Sans remonter à la poétesse Sappho, au Tao de l’extase des  anciens Chinois ou au Kâmasûtra des hindous, il y aurait beaucoup à dire, par exemple,  sur nos  haiteny (poésies populaires traditionnelles) dont la substance érotique aurait largement été édulcorée par Jean Paulhan, leur introducteur en Europe au début du XXe siècle.

C’est un peu dans cette tradition, libertine mais lettrée, que se situe Sitrakiniaina Andriamanamahazo dit Mahazo, poète de 32 ans qui a sorti en août dernier, en auto-édition, un recueil en malgache de 50 pages (format 14 x 21 cm) intitulé Kalo sy baraingo (Chants et questionnements). Titre un peu conventionnel pour un contenu qui l’est moins. Il y est question d’intimité : baisse un peu l’abat-jour comme on disait autrefois…   « De la sensualité, pas de la pornographie », prévient l’auteur qui fait montre en passant d’une louable intransigeance en ce qui concerne le respect des règles de grammaire et d’orthographe (chose qui se perd de plus en plus en malagasy). C’est par exemple la découverte de la « bête à deux dos » par un jeune homme entre les bras d’une femme expérimentée, raconté dans la tonalité alerte d’un La Fontaine qui, comme on le sait, ne s’est pas qu’intéressé aux cigales et aux fourmis. Zazavavy very tsiny  (La fille innocentée), jeu de mot entre virijiny  (vierge) et very tsiny (avoir perdu sa culpabilité), est un poème à rimes « embrassées » – comme il fallait s’y attendre – à la moralité très hédoniste :  on pardonne tout, même les pires outrages, à celle qui nous comble… variante attendrie  des « cornes du bonheur » ?  L’amateur de métaphores marines trouvera son compte dans ce poème où l’organe féminin est comparé à une huître, idée qui avait déjà effleurée l’illustre Francis Ponge, dans un registre il est vrai beaucoup moins grivois.

 

Mahazo a commencé à écrire des poèmes à 15 ans (pas sérieux), sur un mode à la fois romantique et utilitaire puisqu’il s’agissait par ce biais d’accrocher les jeunes en fleurs de son collège.

De bonne en mauvaise fortune, il va perfectionner son art jusqu’à remporter à trois reprises le premier prix de poésie dans des concours nationaux organisés par la radio nationale malgache.

En 2011, il sort son premier recueil Takom-pery  (Cicatrice) où il exprime plutôt le côté déprimant de l’existence sur fond d’autobiographie, comme la mort de son frère cadet ou d’une amie chère.

En comparaison Kalo sy baraingo est beaucoup plus dans la joie de vivre, Eros après Thanathos ?

Le poète n’est pas dupe de la société dans laquelle il vit. « Aux yeux de certains je vais sans doute passer pour un pornographe. Par les mêmes qui ne trouvent rien à redire à l’érotisme torride du Cantique des cantiques ! Pourtant, je me situe dans une tradition galante très malgache, de Rabearivelo à  Ramanantoanina, Dox ou  Zanamihoatra. » Mais pour ceux qui n’auraient décidément aucun goût pour la bagatelle, Mahazo a prévu la parade sous forme de poèmes  « anti-érotiques », par exemple ceux qu’il consacre dans le même recueil  à l’inflation ou à la politique. On prend son plaisir où l’on peut !

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