Lettres de Lémurie par Johary Ravaloson
9 janvier 2015 - Cultures commentaires   //   1471 Views   //   N°: 60

«… Il y a un autre monde dehors qui est à nous aussi »
Harlem, Eddy Harris. 

Jean-Joseph Rabearivelo, Œuvres complètes,
tome 1, édition critique coordonnées par Serge Meitinger, Liliane Ramarosoa et Claire Riffard, coéditions CNRS et Présence africaine, Paris, 2010, 1295p.

On n’a pas fini de parler de ce livre, encore moins du plus fantasque de nos génies.

Outre ses correspondances et ses aphorismes, non moins de 1 000 pages de son célèbre journal, Les calepins bleus. Ceux qui ont échappé à la destruction par le feu. En effet, dans la première page arrivée jusqu’à nous, Rabearivelo annonce : « (…) voici le sixième tome.

Et je viens de me réchauffer devant les feuillets brûlés du cinquième volume…
Celui-ci échappera-t-il à ce sort cendreux ? » 

Oui. Celui-ci et les trois autres qui suivirent également. Nous pouvons ainsi profiter du journal du poète de janvier 1933 à ce jour court de 1937, dans l’après-midi duquel il mit fin à sa vie. Avec 10 g de cyanure. Et non sans avoir relaté par écrit aussi ces derniers instants : 

« 22 juin 1937
à 14 h moins 9 de mon horloge :
Je prends 14 pilules de 0,25 de quinine
pour avoir la tête bien lourde,
un peu d’eau pour l’avaler.
(…)
J’embrasse l’album familial,
J’envoie un baiser aux livres de Baudelaire
que j’ai dans l’autre chambre,
Il est 15h 2 – Je vais boire.
C’est bu.
Mary, Enfants, A vous mes pensées toutes dernières.
J’avale un peu de sucre. Je suffoque.
Je vais m’étendre »

Pas de point final, suit un mot « comme bonsoir, ou une signature », d’après les annotations de l’édition critique. Entre ces deux citations, nous avons quatre années et demie de la vie de Rabearivelo. Un mythe dans son quotidien. Ses pensées qui accompagnaient l’écriture. Ses éclairs poétiques, bien entendu, ses tâtonnements également, ses faiblesses, ses « scrupules » qui le tourmentaient quand la nuit ne traduisait pas le bon vers.
« Mais je ne me décourage pas ; au contraire : je me sens revivifié. (…) J’ai perdu – de mon propre gré. Je créerai, je recréerai de ma propre force. Quelques choses de suprêmement divin.»

On lit aussi sa vie en dehors de l’écriture, la familiale, la professionnelle, son intimité paradoxale, la déchirure à la mort de sa fille Voahangy, sa solitude au milieu d’une foule de presque-songes et on le lit parlant de sa femme, Mary « à la fois une épouse, une amante, une soeur, une mère … ».

On va tout savoir sur ses marivaudages avec Paula R., qui de pur amour dépassait parfois le spirituel, sur ses libertinages et ses frasques dans la société tananarivienne, ses fanfaronnades et ses descentes aux enfers en fin de certaines soirées, et sur ses lectures, ses correspondances extraordinaires à l’époque des malles et des courriers, avec des personnalités littéraires de tous les coins du monde.
On va comprendre l’humiliation de son statut d’indigène de colonie. Le mâle orgueil et le désespoir.
Puis au détour d’une page, « Marcelle Canat s’est mariée ce jour. Avec un lieutenant d’aviation. Un mariage dans l’azur : trois avions.
Une bien laide fille, mais très bonne garçonne. »

On le soupçonne de nous mener en bateau. On se demande ce qu’il voulait dire au début de ces calepins, en date du 5 janvier 1933, quand il évoque ce « plaisir d’écrire strictement per se ».
Il écrit : « Plaisir d’écrire pour écrire donc, sans qu’ici, à mon grand regret, écrire corresponde en quoi que ce soit à ce qu’on appelle art »
.

Celui qui ne regarde que son exigence poétique dans sa hargne contre la médiocrité jurerait que ce n’est qu’un journal – il y a les dates des jours d’écriture, presque quotidiens. Mais un autre peut y voir – c’est d’ailleurs la conclusion à laquelle arrive le Doyen de la Faculté de lettres d’Antananarivo, M. Serge Henri Rodin quand il présente le livre devant l’Académie – comme l’ambition suprême d’un artiste de mise en écriture de sa vie et de sa mort. Construire son propre mythe pour échapper à la vie qui « avilit ». Il l’a annoncé. « Une petite manière de vengeance sur ce siècle – sur ce temps – sans foi et ingrat. Le mien.
J’aurai ma légende. Une légende qui sera à souhait grossie et, à souhait aussi, à grands coups d’érudition, ramenée à ses justes proportions … »

Voilà. Donc si jamais on vous dit « c’est macabre, c’est déprimant » ; ce n’est pas vrai ! Les calepins bleus, c’est un success story !

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