Lettres de Lémurie
9 mars 2015 - Cultures Livres commentaires   //   1424 Views   //   N°: 62

«… Il y a un autre monde dehors qui est à nous aussi » 

Harlem, Eddy Harris. 

« Ce roman est une modeste contribution à la lutte contre toutes sortes d’obésité ». « Tu comprendras pas tout au bout d’une seule lecture », prévient l’auteur.
Il s’agit d’un authentique projet littéraire, un miroir égotiste dans lequel l’auteur se contemple et prépare son tombeau comme un ancien de la Lémurie. Il y entre de la pose, de l’artifice, de la culture, du mystère, du pastiche, du latin, du créole, du kitsch, du ridicule parfois, bref, tout un jeu narcissique et dangereux avec la mémoire, le style et l’histoire de la langue dans l’île (La Réunion). Atypique par sa forme, cet ouvrage tient à la fois du 

manifeste créole, du conte philosophique, de l’essai et de l’oeuvre de fiction. Il se distingue des autres parcours en fragments d’autres auteurs par son questionnement similaire à celui de l’art contemporain : que peuton écrire quand tout a déjà été écrit sauf ce que j’ai à écrire ? Plus exactement, comment ? 

Jean-Louis Robert répond : en mélangue. « Je joue de la multiplicité (de mes langues), plus modestement de leur duplicité, je les greffe l’une sur l’autre, l’une tour à tour greffons et porte-greffe, l’autre idem, je provigne des rejetons de vieux mots bibelots abolis d’inanité sonore, à l’instar de la Pléiade d’une autre époque. »
Éprouvante parce que sans séduction, la lecture s’avère fascinante par cette obsession du contemporain. Elle pourrait agacer à la fois par sa protéique forme et en même temps par la raideur de sa recherche du neuf.
Quoiqu’on en pense, il faut en reconnaître l’originalité à défaut de décider de sa valeur. Mais n’est-ce pas en cela qu’on reconnaît un auteur ? Celui qui marche, tâtonne dans les contrées inconnues et nous ramène un peu de lui-même comme une lumière.
David Jaomanoro est un de ceux-là. Cet homme de lettres de Lémurie s’en est allé bien vite.
Ses premiers écrits connus à cause de divers concours sont salués par la critique dès les années 80 – notamment Quatr’am’s j’aime ça, un recueil de poésies encore inédit, mais dont le manuscrit a reçu le Grand Prix Jean-Joseph Rabearivelo en 1987, ou Le dernier caïman, une pièce de théâtre révélée par la compagnie Johary au Centre culturel Albert Camus en 1989 (rejouée par le Magasin d’Écriture Théâtrale, mise en espace de Jean-Claude Idée, à l’occasion du 6ème Festival des Francophonies de Limoges en 2006), ou encore la nouvelle Les funérailles d’un cochon, Grand Prix Les inédits RFI/ACCT en 1993, publié dans un recueil collectif chez Sépia en 1994.
Pierre Maury, dans son Journal d’un lecteur, tout en soulignant la maturité de son écriture, son âpreté se coltinant les blessures anciennes et les violences des rapports de force sociaux, regrette la minceur de la publication : ainsi une pièce publiée par Lansman en 1990, La retraite, et le recueil de nouvelles Pirogue sur le vide par les éditions de l’Aube en 2006.
David Jaomanoro est un aîné de la génération de l’indépendance. Il a subi de plein fouet les travers de notre politique du livre qui a poussé plus d’un auteur à trouver une terre d’accueil ailleurs.
Né le 30 décembre 1956 à Anivorano-Avaratra, il décède à Mayotte le 8 décembre dernier après avoir donné à notre Lémurie littéraire : nouvelles, contes, et pièces de théâtre mais surtout une marque certaine de reconnaissance internationale (Prix de la francophonie, Bourse Beaumarchais, Bourse Sony Labou Tansi). Il a également participé à des ateliers de création et mis en place des événements culturels notamment le projet Franco Jeunes, une manifestation qui offre aux jeunes de notre région de l’océan Indien d’échanger autour de l’écriture.

David Jaomanoro a suscité bien de vocations et ouvert des portes pour ces cadets. Ainsi Raharimanana parle de lui comme du parrain qui l’a introduit dans les cercles littéraires. Henri Randrianierenana de la Compagnie Johary évoque la perte immense pour notre théâtre et se désole du silence ignorant et ingrat de nos politiques lors de son départ (encore un travers).

Pour compenser, je ne peux que l’inviter à le rejouer et vous à le relire. Puis levez la tête, par temps clair, vous verrez une nouvelle étoile briller dans le nord-ouest du ciel des Lettres de Lémurie.
Veloma Razoky ! 

Jean-Louis Robert,
Reviens, Cortàzar

Collection Écritures, éditions
L’Harmattan, Paris, 211 p.

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