Lettres de Lémurie
3 novembre 2014 - Livres commentaires   //   1516 Views   //   N°: 58

par #JoharyRavaloson

Harlem, Eddy Harris.

« … Il y a un autre monde dehors qui est à nous aussi »

La sourde violence des rêves, K. Sello Duiker, traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Jean-Yves Kruger-Katelan, collection Pulsations, éditions Vents d’Ailleurs (France) en coédition avec les éditions D’en-bas (Suisse), 2014, 489 p.

En 2001, The Quiet Violence of Dreams paraît chez Kwela Books (Le Cap, Afrique du Sud). Il est tout de suite reconnu comme l’un des grands romans de l’ère post-apartheid. K. Sello Duiker avait 26 ans quand il a jeté ce pavé dans la mare. Il a reçu le prix Charles Bosman, l’un des plus prestigieux du pays. Il a fallu attendre 13 ans pour qu’il soit traduit en français. Entre-temps, Duiker a eu le temps de se suicider et de mourir en janvier 2005.

« C’est la faute à personne. (…) Une partie de moi-même a basculé. Je me suis perdu dans un truc trop vaste pour le décrire simplement. Il s’est passé tant de choses en si peu de temps. Je sais pas où commencer à chercher, alors je reste avec mes questions. (…) Pas facile de passer son temps à s’interroger quand la vie est déjà si pleine de doutes.

Tout ce que je veux, moi, c’est voler. »

La fin du livre est plus positive que celle de l’auteur.

C’est l’histoire de Tshepo (Espoir en sotho), un jeune étudiant noir cherchant son identité raciale, spirituelle et sexuelle en arpentant les bas-fonds du Cap. Il connaîtra de tout : la drogue, la prostitution, la folie, la haine, la violence. À la sortie des pires des cauchemars, il proclame : « Je survivrai ».

K. Sello Duiker nous introduit dans l’intimité de son antihéros, suivant ses courants de pensées et de conscience. Violent mais jamais dans le pathos, le roman imbrique plusieurs voix narratives pleines de désirs et de détresse autour de celle principale de Tshepo, dans une ville du Cap pleine de bruit et de fureur, à l’opposé de la carte postale pour touristes.

Dans le même mouvement, Duiker détruit toutes nos idées préconçues sur l’homosexualité, le féminisme, le patriarcat, la pédophilie. Dénonçant les agressions permanentes dans son pays, notamment celles sexuelles, il met le jeune Tshepo à la place de la victime habituellement féminine, partant, brouille les frontières des races, des genres et de l’orientation sexuelle, et montre la fragilité de toute condition dans un monde violent aux multiples interdits – éducatif, social, racial, sexuel et psychique.

Dans une interview accordée à un journaliste néerlandais, Fred de Vries (le roman est traduit en néerlandais en 2004), Duiker s’étend sur ce point : « Je veux montrer que la violence a un sens plus profond… Sans vouloir banaliser sa gravité… On peut dire que la violence est une culture qui communique un certain message… Je voulais explorer comment la violence n’est pas seulement un moyen de dominer les gens, mais… utilisé par des personnes pour communiquer avec l’autre et pour transmettre un message. La façon dont cela se passe est déplorable. Mais nous faisons partie d’une culture de violence, et nous n’avons jamais connu une période de repos, nous n’avons pas reçu de l’aide pour entrer dans un processus de guérison après l’apartheid… Il faudra un certain temps encore, avant que la violence se neutralise. Je regarde derrière : d’où vient-elle, est-ce de la haine, de la colère ou de la communication ? En tout état de cause, c’est une sorte de langage ».

Pour ses éditeurs néerlandais, Duiker a précisé ses intentions générales : « J’ai écrit ce roman dans un contexte sud-africain, pour des lecteurs […] de mon âge, parce que notre génération est confrontée à différents changements autour de nous, et je voulais dire quelque chose des pressions et des contradictions que nous vivions. Je pense que le livre n’est pas politiquement correct bien que ce soit un compte rendu sensible de ce qui se passe, je pense, en Afrique du Sud de nos jours. C’est la vision d’un jeune noir sur ce qu’il se passe. Le roman explore la culture de la jeunesse et ce que cela signifie d’être jeune. Il décrit plusieurs milieux sociaux, depuis les scandaleusement riches jusqu’aux plus pauvres du Cap. Dans le fond, c’est un roman d’apprentissage. Il présente des jeunes Africains, pas exclusivement en tant que noirs, mais comme des hommes et des femmes aussi complexes que n’importe qui d’autre. Il fera comprendre à l’étranger que les jeunes en Afrique du Sud ont à faire face aux mêmes difficultés que les jeunes du Nord. Nous, en Afrique, nous ne sommes absolument pas différents. »

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