Lettres de Lémurie
8 octobre 2014 - Livres commentaires   //   1587 Views   //   N°: 57

 « … Il y a un autre monde dehors qui est à nous aussi »

Harlem, Eddy Harris.

Shenaz Patel, Paradis blues, collection « Pulsations », éditions Vents d’Ailleurs, 2014, 60 p.

« Tout ce bleu au-dessus de ma tête. On se croirait sous une cloche. Une cloche bleue. »

Le paradis ce n’est pas le bonheur. Décidément. Ni calme. Ni doux. En tout cas, pas sous la plume de Shenaz Patel. Ce n’est pas du blues de champs de coton, ni même des champs de canne. C’est du lourd, du suburbain.

« Après j’ai quitté l’usine de tee-shirts.

Pour travailler dans une usine de chaussures. Deux ans à passer de la colle sur les semelles.

Et puis, là aussi, j’ai eu une promotion. J’imprimais les numéros sur les boîtes. Tac. Tac. Tac. »

C’est le blues du paradis originel, le blues de la mère de tous les enfants du rock & roll. Le blues de Mama. Mais là encore, c’est du lourd.

« Elle devait avoir cela ma mère. Une langue de bœuf dans la bouche.

Une langue que nous ne voyions pas, mais qu’elle ne pouvait pas retenir, une langue qui l’étouffait, qui la poussait à ruminer, toujours, les mêmes mots, les mêmes rancœurs. Une vraie litanie déroulée matin après matin, sans relâche, sans récréation. »

Ce n’est pas le blues d’un gentil garçon ou d’autres barbus à chapeau. C’est le blues d’une femme. Moderne. Percutant. Envoyant valser habitudes, conventions, traditions et pensées communément admises.

« Je crache sur Pénélope. Cette conne.

Assise là à attendre. (…)

En filant. Des années assise à attendre en filant.(…)

La belle image! Des clous, oui. Des clous, des épines, des orties. »

La voix de Mylène, la narratrice s’élève, s’élève et déferle comme une vague furieuse balayant les discours convenus sur la femme, le mariage et la féminité. L’île Maurice en prend un coup puisque Mylène vit à l’île Maurice. Puis les hommes : le mari, bien sûr, et le père, joueur et buveur, puis tous les autres. « Les hômmes », comme elle dit, se confondent avec les mots « pour glisser les premiers sur (ses) lèvres ». Du très lourd.

« Des mots fétides et pleins de fièvre.

Des mots qui fouaillent et qui fustigent. » (…)

« Il fallait que ce soit la guerre. La force devait prévaloir.

Une épée ? Un gourdin ? Un tesson de bouteille ? C’est quoi un sexe d’homme ? »

Mylène frôle la folie, l’écriture frôle l’abysse. On ne se met pas à nu impunément. A moins d’être d’une grande force, de celle de ces Heavy Metal qui savent chanter a capella.

« Quand je parle, je suis en vie.

Je ne peux mourir quand je parle. »

« J’ouvrirai grand la bouche pour que les mots cascadent et résonnent. Avec eux je dirai ces îles que nous portons en nous. Ces îles que nous sommes. Et je chanterai notre dérive, un peu désordonnée sans doute, mais impatiente, mais obstinée, notre dérive volontaire pour recréer, au milieu de tout ce bleu, le continent rêvé … »

Le livre est tiré d’une pièce créée au Festival des francophonies à Limoges, en septembre 2009, avec Ahmed Madani, Miselaine Duval et Jean Viala. Paradis blues est le deuxième titre de la collection « Pulsations » qui entend se faire le reflet des changements sociaux, culturels, politiques de notre monde. Cette collection est dirigée par Jean-Pierre Orban et Claire Riffard, laquelle est bien connue à Madagascar puisque c’est une des éditrices des œuvres complètes de J.-J. Rabearivelo.

Shenaz Patel qui est, par ailleurs, journaliste au Mauricien, aime se coltiner avec les sujets qui fâchent. On lui doit ainsi, entre autres, Le silence des Chagos (éditions de l’Olivier, 2004).

Dans ce roman, elle brise l’omerta sur les Chagossiens, forcés de partir de chez eux à l’indépendance. L’archipel des Chagos abrite aujourd’hui encore une base américaine, notamment sur la fameuse île de Diego Garcia.

Si vous voulez discuter avec cette auteur terriblement engagée, elle sera à Antananarivo, au Forum littéraire de l’IFM, ce samedi 25 octobre, à 10 heures.

Avec Magali Nirina Marson, Shenaz Patel parlera « des thèmes qui lui sont chers : l’insularité, le féminin, les tensions et les révoltes de l’intime à l’épreuve du monde ».

Lémurifiquement vôtre,

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