Lettres de Lémurie
1 mai 2014 - Livres commentaires   //   1526 Views   //   N°: 52

« …Il y a un autre monde dehors qui est à nous aussi » Harlem, Eddy Harris

Kanyar. « Une revue réunionnaise de littérature, et pas une revue de littérature réunionnaise » prévient son fondateur André Pangrani, également un des auteurs. A ses côtés pour l’animer, une bande qui tournait plutôt autour de la bande dessinée. Du Cri du Margouillat, que déjà l’ami Anpa dirigeait.

Grâce à un appel à souscription lancé début 2013, il y eut un numéro 1. Ils ont gardé de la BD le souci de faire un vrai livre. Résolument sur support papier et de qualité, maquetté par Hobopok, un ancien du Marg (Le temps béni des colonies), 18 x 24, 216 pages, dos carré cousu collé. Couverture quadrichromie d’Emmanuel Brughera, un autre ancien du Marg (Le chevalier au cochon, La chasse au dodo). Un peu plus d’une douzaine d’auteurs et autant de singularités.

Ainsi Olivier Appollodorus (dit Appollo), le scénariste de la Grippe coloniale, quand il se met au récit, écrit : « Quand je me réveille en pleine nuit, au milieu des oignons, en équilibre instable sur le toit du canot qui file, imperturbable, sur l’eau, je ne sais plus où je suis » (Le Prophète et la Miss de l’Équateur). Et cette étonnante Méthodologie du jeu d’acteur de Bertrand Mandico où le cinéaste évoque le « geste caché » : « Le poing serré dans les poches permet d’exprimer la colère tout en cachant l’objet de l’expression. Le fait de cacher rend l’intention toujours plus visible ».

Des créations libres donc mais aussi des nouvelles tirées au cordeau, comme la belle Nationale 4 d’Emmanuel Gédouin, lequel sous une écriture des plus classiques imperceptiblement nous fait sentir le côté kanyar : « Je passe la main par la fenêtre, comme je le faisais l’été quand j’étais gamin. Je tiens le portable entre deux doigts. Pendant quelques instants, je résiste au puissant courant d’air. Et puis je lâche prise, c’est le vent qui décide … »

Puis il y eut aussi un numéro 2. Une couverture pétante de l’auteur de BD sud-africain Conrad Botes (Bitterkomix, Rats et chiens, La bande à Foster), un détail d’une acrylique sur toile intitulée The Temptation to Exist II (2011, 200 x 120 cm). 14 auteurs, 14 récits. Des anciens du Marg, Appollo, Hobopok, le feuilletoniste Pierre-Louis Rivière, la chroniqueuse Marie Matinez, et d’autres d’ailleurs, nous racontent des histoires : des joies des quartiers Kanyar aux trottoirs de Tana, les routes nationales des laissés pour compte et les sentiers perdus des têtes insouciantes nous menant sans cesse vers des mondes plus vastes.

Ainsi les lignes toujours pleines de musique d’Emmanuel Genvrin, le copain de Vollard (Votez Ubu colonial, l’opéra Maraina, entre autres) : « La Hotchkiss dévala la pente dans un nuage de poussière, entra en trombe dans la cour de l’école et après un dérapage savant, s’immobilisa devant le rang serré des petites filles endimanchées de l’institut du Bon-Secours de Tana » (La terrible madame Alloume).

On frémit aux premières lignes d’André Pangrani : « Quand Anacharsis eut fini sa diatribe, il vit le médecin en chef le pointer du doigt et conclure d’un sobre et ferme « Ça va très mal se passer pour vous » (Pioupiou).

Heureusement ce n’est pas du tout prémonitoire en ce qui concerne la revue : un numéro 3 est annoncé pour fin mai ;-)

Autre bonne nouvelle de La Réunion, Le Vaste monde de Pierre-Louis Rivière, éditions Orphie, 256 pages, est sorti en février. On doit à l’auteur les pièces Garson, Carrousel, ou encore Emeutes chez Vollard ainsi que le roman Notes des derniers jours (Orphie), Prix du livre insulaire d’Ouessant en 2002. Dans Le vaste monde, aussi labyrinthique, souffle la voix fraîche de Zéfa, un enfant « placé » dans une famille d’accueil qui s’en va : « C’est beaucoup plus intéressant de marcher sur ses deux pieds, d’oublier toutes ces histoires de familles, de Services, d’identités, et de voir tout ce qu’il y a à voir en vrai, comme les filles, les trains, le centre de la terre, les fusées interplanétaires, les animaux qui se dévorent les uns les autres, les routes très droites qui n’en finissent pas en Amérique, les arbres géants, les plus hauts sommets du monde, l’Oklahoma, les aqueducs, les décapotables, les pyramides de Kheops. Sans parler des filles et des oiseaux très rares comme Quetzalcóatl. » Zéfa part et on aurait évoqué un nouveau Candide s’il ne rentrait dans un monde fantastique aussi vaste … qu’est la tête d’un homme seul.

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