Lettres de Lémurie
24 mai 2016 - Cultures Livres commentaires   //   1297 Views   //   N°: 77

Nathacha Appanah, En attendant demain
Roman, éditions Gallimard, Paris, 2015, 191 p. 

La lecture du cinquième roman de Nathacha Appanah m’a particulièrement marqué. Son précédent ouvrage Le dernier frère (2007), traduit maintenant en seize langues, prix du roman Fnac 2007, prix des lecteurs de l’Express 2008, a déjà défrayé les chroniques. L’auteur représente avec Ananda Devi et Shenaz Patel, les Trois mousquetaires de la littérature mauricienne.
Dans En attendant demain, elle vous prend par une phrase comme on dirait par la main. « L’aube naît à l’horizon ». Elle vous emmène en passant par la plage et la ville, à cette maison au bord de la forêt et au lac « où personne ne s’aventure depuis qu’Adèle s’y est noyée il y a quatre ans, cinq mois et treize jours. » Vous tournez la page et l’effroi et l’enchantement vous saisissent. Vous êtes déjà à la dernière page. Ce qui est arrivé est arrivé (?), c’est un livre (ouf !), sur la vie quand le glaive du destin la traverse, implacable et sans raison apparente.

La vie d’un couple, presque normal. Couple mixte, Anita et Adam songeaient à « quelque chose de parfait, d’éternel et d’invincible », trouver la plénitude par l’art – l’une l’écriture et l’autre la peinture -, la rencontre improbable de deux personnes pas à leurs places dans une fête parisienne sur un divan de vestiaire, la reconnaissance mutuelle, la décision d’une vie à deux et les concessions, le choix d’un lieu, d’une maison, dans la région d’origine de l’un, dans le Pays basque, l’arrivée de l’enfant, Laura. Puis les interrogations de l’une – « est-ce qu’on joue à être quelqu’un d’autre quand on va dans un autre pays, quand on parle une autre langue que celle avec laquelle notre mère nous parlait ? » -,ne trouvent plus d’écho chez l’autre qui s’est retrouvé. « Il ne connaît pas le morcellement cruel du temps, le réel ne l’affecte pas. Il est ici et maintenant. »

La pente douce du quotidien alors jusqu’aux délitements des rêves, les efforts de rattrapage et arrive ce qui ne devrait pas arriver (?), arrive ce qui peut arriver à n’importe qui, pas vraiment (?), une autre rencontre, arrive ce qui n’arrive juste qu’un « jour de la couleuvre. » Arrive Adèle. Elle est mauricienne comme Anita. C’est une rescapée. Elle fuit les fantômes d’une tragédie familiale ancienne. Anita l’a rencontrée et l’a ramenée à la maison. Adèle entre dans leur vie comme si c’était sa place. « Trois adultes et un enfant jouent à la dînette. Elle est comme un tableau vivant, pense Adam. Son histoire est incroyable, pense Anita. Je suis une vraie princesse, pense Laura. C’est un rêve, pense Adèle. » Et si c’était sa place ? Non pas qu’Adèle s’impose, mais Anita et Adam semblent lui avoir préparé cette place, au milieu d’eux. Comme on prépare un personnage de roman ? Comme on prépare une toile avant de peindre à l’huile ? L’art est difficile, mais la vie peut lui faire concurrence. Le bouleversement s’annonce par des frissons communs, un pétillement puis un frémissement. « C’est étrange, ce coup de froid en pleine journée. » On pressent l’horreur, on crie, on voudrait détourner les personnages, on gémit, on hurle à l’injuste et cruelle vie. « Comment la vie peut-elle contenir tant d’émotions, de décisions et de revirements en moins de trois minutes ? » Mais le drame est annoncé depuis la première page. « Ce qui se passe alors est mécanique, biologique, humain, rapide. »
L’écriture de Nathacha Appanah est aussi enchanteresse que ce qu’elle raconte est effroyable. Servi par une plume alerte et précise, un style classique sans scrupule ni fioriture, En attendant demain se déroule comme un film dans notre tête. Avec des gros plans sur les petits détails du quotidien, les bonheurs et les chagrins, des flash-back nostalgiques sur le pays qu’on délaisse, des travellings déchirant les apparences, le silence des solitudes et, bien sûr, cette petite musique qui accompagne les émotions, vous prend et vous tend comme un fil à l’arc au moment du climax déterrant nos terreurs obscures.
« Regarde, ma chérie, les cygnes sont là ! » Aujourd’hui, je ne regarde plus de la même façon ces majestueux oiseaux. Lémurifiquement vôtre.

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