Lettres de Lémurie
8 novembre 2015 - Cultures Livres commentaires   //   1449 Views   //   N°: 70

Douna Loup, L’oragé,
roman, éditions Mercure de France, Paris, 2015, 222 p.  

Il y a cent ans, au coeur d’Antananarivo, un jeune homme demande à une femme-poète qu’elle lui prodigue des conseils. Elle, Esther Razanadrasoa, la première femme écrivaine malgache, qui signe Anja-Z, a vingt-neuf ans et « se rend à la rédaction du journal avec la fière allure de son indépendance ». Lui s’appelle Rabe Casimir Rabearivelo, en a « dix-neuf à peine et (la) courtise comme un savant ».

Esther lui transmet l’essentiel : « (…) ne pas se perdre. Ne pourchasse pas le succès. Mais il faut faire toutes sortes d’essais et l’entraînement est essentiel, il faut la faire cette gymnastique. » Pour Rabe, ce sera un poème par jour, et on sait ce qui s’est ensuivi.
 

Douna Loup nous offre dans ce roman magnifique leurs débuts tissés de poésie et de liens orageux. « C’est en lisant le journal de 1 200 pages de Rabearivelo que j’ai découvert l’existence (d’Esther) », explique l’auteure au journal Le temps de Genève. « Il l’admirait, elle a été son initiatrice. Elle n’écrivait qu’en malgache. Elle menait une vie très libre et s’est mariée tard, ce qui est sacrément courageux pour une femme, indigène, à Madagascar, dans les années 1920. A partir de ces rares informations, j’ai construit un personnage très largement fictionnel. C’est Esther qui m’a donné le courage ensuite d’oser aborder la figure de Rabearivelo. »
C’est son troisième roman et elle campe d’une plume très sûre et sûrement très poétique, la genèse du plus ombrageux de nos poètes, en deux axiomes :
« Ne rien accepter qui soit tout fait, tout préparé, tout prémâché ! »
« Toi tu n’as qu’un seul devoir. Élaborer ta propre voix, le papier nouvelle poitrine, cordes vocales sous le crayon, fais-la grandir cette voix tienne. »
Ils étaient un jour des jeunes poètes, sauvagement cultivés et étonnamment libres dans la capitale coloniale. Douna Loup déroule leurs tendres années étonnamment hardies au regard de la bien-pensance de la Cité des sept temples et des trois cathédrales mais aussi ville des mille hypocrisies et des maisons fermées.
« J’ai sa bouche dans la mienne et nos mains sont partout. Le lieu nous permet tout, les outrages, les douceurs. Ce qui semblait impossible ne l’est plus. » Puis les voilà qui traversent Antananarivo, main dans la main et se séparent, l’une attendue chez elle, l’autre pour rejoindre sa bande, Lys- Ber, Raoely James et Samuel au Pergola, ou pour flâner, en goguette dans la ville des mille aventures. Le jeune homme est prêt pour toutes les initiations littéraires mais aussi charnelles : « Ce ne sont pas de simples amusements dit-elle, ne consomme pas les corps et les baisers comme tu le ferais avec un objet, tout cela est affaire de Connaissance, Rabe ».
Ils s’opposent sur la langue. Rabe tombe amoureux du français : « Je ne sais pas, je l’ai au-dedans cette langue, elle a su faire son chemin et me prendre. Et je me sens fils d’ailleurs ». Elle défend la langue malgache. « Car chaque langue nous parle d’un autre réel. »
Ils vont écrire de toutes les façons. Ils sont beaux et libres. Ils sont poètes. Aimer, écrire, aimer. Jouir aussi : « j’ai l’impression de pouvoir jouir avec mes pieds, avec mes cuisses, avec des espaces que je ne connais même pas de moi ».
Poésie à l’épaule, Douna Loup nous donne à voir, mieux, nous permet d’accompagner nos héros de la clarté du jour au plus sombre de la nuit. Avec son écriture au plus intime, la Genevoise qui aime la langue malgache nous les rend si proches que nous aussi, nous goûtons comme eux à cette saveur « à la cuisse des mots ».
« Plus tu avanceras et plus tu comprendras […] L’amour parce qu’il passe par le corps puis le dévore, le fait naître nouvellement, le dépasse, l’amour est une clé certaine pour palper tout de près. »
Rabearivelo l’appelait la femme « complète », « mon ardente amie », dans ses Calepins. Il avancera dans l’orage de cette femme de tête aux amours férocement libres, jusqu’à ce qu’il «marche en poète».
En italique les extraits du roman. A lire absolument.
Lémurifiquement vôtre,

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