Les embarras de Tana
19 mai 2012 - FombaNo Comment   //   1471 Views   //   N°: 28

« Cinq heures. Paris s’éveille ! » Le chanteur aurait pu ajouter « Tana aussi ». Cinq heures, ce sont les premières litanies de taxis-be qui préviennent que dans moins de deux heures, les artères de la capitale ne seront plus faites pour circuler…

Cinq heures donc, c’est l’heure du coup de feu pour les deux millions d’habitants d’Antananarivo et périphérie. Véhiculé ou non, tout un beau monde, depuis le Pédégé jusqu’au planton en passant par les petites mains des zones franches, doit être lève-tôt, soumis au même maître, Sieur Embouteillage.

Il est le maître du Temps, le décideur de votre journée et le logiciel de vos rendez-vous, mais il y a quelques règles de conduite à observer. Primo, il ne faut pas s’énerver. Secundo, il ne faut pas s’énerver. La banlieue est réputée l’antistress idéal.

Mais le doux souvenir de l’air pur, de la verdure ou du calme ne résiste pas au premier choc des embouteillages, aux portes d’entrée de Tana. Habiter en banlieue pour échapper au stress des bouchons ne fait donc que déplacer le problème d’une vingtaine de kilomètres : il faut bien rentrer dans la ville.

L’on attribue à tort aux seuls taxis-be, à leur nombre et à leur indiscipline, la cause principale des embouteillages de la capitale. Une autre piste serait la curieuse impression que toute la banlieue semble s’être donné le mot pour sortir en voiture au même moment et rouler de concert vers le coeur d’Antananarivo. L’avantage est de pouvoir tailler une bavette à gauche et à droite.

Les embouteillages jouent ainsi un rôle essentiel pour la cohésion sociale. Rien de tel que se trouver un ou des ennemis communs pour sceller une solide amitié. On tombe sur le dos de la Jirama « qui ne peut donc jamais creuser en plein milieu de la chaussée qu’aux heures de pointe ». On peste contre le taxi qui tombe en panne alors que tout s’ébranle. « Il ne peut donc pas faire le plein comme tout le monde ? »

On grogne contre les files de voitures rutilantes qui descendent du lycée français d’Ambatobe. « Leurs enfants n’en mourraient pas s’ils prenaient le bus » et, en rajoutant une louche : « c’est comme cela que l’on attise les antagonismes sociaux ».

Il y a aussi toute une culture commune de la conduite automobile. Sortir une main nonchalante, un coup de klaxon, et sans attendre la réponse à vos avances, hop ! vous changez de file. C’est pour cela sans doute qu’il n’y a plus de feux tricolores.

Mais, la pratique peut dégénérer en des heures d’embouteillage sur des kilomètres. « Il y a eu un accident » : effet domino garanti. Il ne faut en aucune façon houspiller les pousse-pousse ou les charrettes à bras. Tireurs et pousseurs sont tous des gros bras et prennent facilement la mouche si un chauffeur leur reproche l’embouteillage monstre qui bloque la montée d’Ambohimanarina.

La tonne et demie de madriers et de planches, de sacs de ciment ou de riz n’incite pas les poids lourds à la bienveillance pour des poids légers qui n’utilisent leurs pieds que pour l’embrayage et l’accélérateur. C’est là que la fracture sociale trouve sa justification.

L’humanité se divise entre ceux qui mangent à la sueur de leur front et ceux qui fonctionnent à l’essence. Ceux qui battent les pavés et ceux qui risquent l’accident cardiaque au volant. Ne nous énervons pas.

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