Johnny Sopapa
5 novembre 2012 - Métiers commentaires   //   809 Views   //   N°: 34

On peut n’avoir jamais ouvert un seul manuel de sa vie et se présenter comme le meilleur mécanicien de la place. Tel est Johnny Soupape, véritable chaman de la clé à mollette, capable de détecter le « vrai » kilométrage d’une voiture rien qu’au bruit des pistons. Vous avez dit vroum ?

Dans son quartier d’Ankazomanga, Johnny Sopapa (littéralement la soupape), la quarantaine, est inséparable de son vieux bleu tout rapiécé sur lequel des générations entières de petites et grosses cylindrées semblent avoir déposé leur cambouis.

Cette tache à l’épaule, par exemple, Johnny se souvient qu’elle lui fut faite il y a bien des années par une petite 4 L particulièrement récalcitrante. « D’habitude, les 4 L sont bonnes filles, mais celle-là, c’était vraiment une garce », se souvient-il, en tirant consciencieusement sur son mégot, le front barré d’une longue traînée d’huile de vidange.

Devant lui, un tas de ferraille innommable, résidu d’un accident sur le by-pass, qu’il se fait fort de transformer en quelques jours en une Peugeot 505 berline « tout à fait présentable ». Et Johnny est tout sauf un mytho : s’il dit qu’il peut, il peut.

« Il y a des gens qui viennent de très loin, même d’Imerintsiatosika, pour m’apporter leur voiture. Dès fois je n’ai qu’à soulever le capot pour leur dire ce qui ne va pas. C’est comme un don, je suis comme un guérisseur de voitures », se marre-t-il. Et pourtant Johnny n’a jamais mis le nez dans un manuel de mécanique ; à l’école il n’est pas allé au-delà de sa cinquième : « Tout ce que je sais, je l’ai appris sur le tas en aidant mon paternel qui était lui-même mécanicien. J’ai commencé par l’aider à faire des réglages de parallélisme, après il m’a montré les pistons et les soupapes. C’est même comme ça qu’on m’a appelé sopapa, parce que la soupape je l’ai très vite maîtrisée, à 12 ans, et ce n’est pas le plus facile… »

Un petit prodige du moteur à explosion comme Mozart était un prodige du clavecin ! À 15 ans, il est capable de remonter une DS les yeux fermés ou de détecter le « vrai » kilométrage d’une voiture rien qu’au bruit des pistons. « À la télé, on voit des mécaniciens en blouse blanche qui auscultent les voitures au scanner. Moi j’ai juste besoin de mes cinq sens pour dire où est la panne et comment réparer, et ça va plus vite que l’ordinateur. Évidemment, il ne faut pas avoir peur de se salir les mains… »

Citadines, 4×4, camions, tracteurs, compacteurs, il n’est pas d’engins, gros ou petits, que Johnny ne puisse remettre sur roues. Dans l’argot malgache, sopapa signifie aussi « tuyaux », « bons conseils », car Johnny est souvent consulté pour une pièce de rechange à acheter et le magasin qui peut la fournir.

Bref, dans son garage à ciel ouvert, ça ne désemplit pas de la journée. Johnny n’est pourtant pas le boss, juste un employé payé à la tâche, parmi la dizaine d’autres mécaniciens. Dire qu’il roule sur l’or serait mentir. « Tout juste de quoi faire bouillir mon riz et mes brèdes », soupire-t-il. Son grand regret est ne pas avoir pu économiser assez d’argent pour se payer le permis.

Car aussi incroyable que cela puisse paraître, Johnny ne sait pas conduire ! « Quand je soulève un capot, c’est dans ma tête que je roule. » Et poète en plus !

Njato Georges

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