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La bonne
Une vieille dame m’a raconté cette histoire dans le bus il n’y a pas longtemps, je l’ai alors écrite à ma manière :
Je me réveille avec un drôle de sentiment, de l’appréhension, comme si la journée allait mal se passer. Je me tourne dans mon sac de couchage et regarde mon fils de deux ans encore endormi et je souris aussitôt. Il fait ma fierté. Il marche et court déjà comme un grand. Je l’embrasse sur le front et me lève pour préparer son petit-déjeuner. En vérité, en guise de petit déjeuner, je lui ai acheté un bout de pain la veille. Je fais bouillir de l’eau après avoir allumé le charbon. Nous vivons dans une petite maison. Les gens de l’extérieur appellent notre quartier un bidonville. Moi, je n’ai jamais connu autre chose. Le père de mon bébé a été tué lors d’une vindicte populaire soi-disant parce qu’il aurait volé un passant. Notre fils n’avait que quelques mois. Je me suis demandé à ce moment-là ce que l’on allait devenir mais j’ai tenu bon pour mon enfant. J’ai toujours travaillé comme bonne chez des familles plutôt aisées, ce qui me rapporte une somme nous permettant de finir chaque mois sans mourir de faim.
Du moins, c’était le cas. Une grève a débuté il y a quelques semaines contre le régime en place. Apparemment, notre monnaie se dévalue très vite et tout est devenu extrêmement cher. Le kilo de riz a atteint un tel sommet que je ne peux en acheter qu’une fois dans le mois. Quand on vient à en manquer, nous mangeons des patates douces ou du maïs. Je déteste les grèves pour ce genre de choses. Au final, après maintes et maintes grèves, ma vie n’a pas changé sauf que le coût de la vie augmente de manière exponentielle. Je regarde ce qui me reste d’argent. Ce sera à peine suffisant pour aller jusqu’à la prochaine paie. Il me faudra aller à mon travail à pied. J’entends un bruit, mon fils s’est levé. Je lui sers du thé avec son pain et le regarde manger. Je mangerai les restes de mes patrons plus tard car je sais qu’ils ne finissent jamais leur petit-déjeuner. Pendant que mon fils mange, je me mets à rêvasser.
Si j’avais plus d’argent, je l’enverrai à l’école. Il pourrait devenir quelqu’un de célèbre et de très intelligent. Il ferait de grandes études. Il pourrait même voir du pays.
- Mama ?
Il me sort de ma rêverie. Je lui donne un gros baiser sur la joue et débarrasse la table. Pendant ce temps, mon fils s’habille. Il sait déjà mettre son petit short et ses petites tongs. Je change son tee-shirt et m’habille à mon tour. Je n’ai pas besoin de m’habiller de manière particulière car nous avons des uniformes là où je travaille. Nous sortons de la maison et je dépose mon fils chez notre voisine moyennant une petite somme toutes les semaines.
Le travail se déroule comme à l’accoutumée. Nous suivons les informations pour savoir comment évolue le soulèvement populaire. C’est toujours la même chose : des manifestants se font tuer tous les jours, on demande la démission du président qui refuse, on demande un rapprochement mais personne ne veut. L’autre bonne lit le journal à côté de moi pendant que je nettoie les bols de céréales des maîtres. J’ai pu manger à ma faim ce matin, je vais même pouvoir ramener une barre de céréale à peine entamée pour mon fils ce soir.
Un peu vers midi, la patronne rentre avec une de ses amies. Je leur sers de l’eau et du thé pendant qu’elles discutent dans le salon. Apparemment, l’amie a des soucis dans son mariage parce qu’elle n’arrive pas à avoir d’enfants. Je me mords la lèvre quand je l’écoute. Je suis tellement contente d’avoir mon bébé. Et en même temps quelque part, je jubile. J’ignorais que les gens qui avaient autant d’argent pouvaient aussi avoir des problèmes : de couples, de fertilité. Comme je n’en ai pas beaucoup, j’ai toujours cru que l’argent pouvait résoudre tous les problèmes, que tout pouvait s’acheter.
Vers la fin de l’après-midi, ma patronne me demande d’accompagner son amie pour porter les courses de cette dernière. Après cela, je pourrai directement rentrer, me dit-elle. Cela me met en joie. La maison de l’amie de ma patronne ne se situe qu’à un petit kilomètre de ma maison. Je suis surprise de voir que c’est si près en terme de lieu et pourtant si éloigné en terme de standing. Elle me remercie en me donnant un peu d’argent.
Je me dépêche de rentrer chez moi. Je ne vais pas directement chercher mon fils, je vais d’abord acheter le dîner avec mon petit cadeau. Je pourrai préparer pour mon fils un peu de viande. Quand je suis sur le chemin du retour, un ivrogne m’arrête. C’est un garçon d’une vingtaine d’années. Il sent tellement l’alcool que je dois le sentir aussi après qu’il m’a touchée. Je le contourne et poursuis ma route quand je sens mes jambes se dérober. Il m’a saisi par la taille et a mis sa main sur ma bouche. Je ne peux pas crier, j’essaie de lutter mais en vain. Mes yeux sont brouillés par mes larmes. Il me jette dans un coin et ma tête heurte une haie en brique puis il remonte ma robe. Il finit son affaire vite et s’enfuit en me laissant pleurer sur mon sort. Je tâtonne et réussit à prendre appui pour me lever. J’ai la rage, j’ai envie de le retrouver et de le tuer. Si seulement je pouvais…
Quand j’arrive chez moi, mon fils est déjà sur le seuil. La voisine l’a déposé car elle devait sortir. Je ne lui jette pas un regard avant d’entrer. Je suis encore sous le choc et la gente masculine me dégoûte. Est-ce qu’un jour mon bébé pourrait devenir comme cela ? Au lieu d’être un homme bien, devenir un violeur ? Je me remets à pleurer, tellement je suis en colère et frustrée. C’est là que tout dérape. Mon fils tente de me toucher, sûrement pour demander à manger, mais je suis tellement perdue dans ma douleur et ma honte de ce qui vient de se produire que je le gifle. La gifle a été tellement forte qu’il est tombé et qu’il n’a pas pu émettre de son pendant quelques secondes. Quand il se met enfin à pleurer, c’est comme si c’était sur moi que la gifle avait été appliquée.
J’ai failli tuer mon fils. Dans un moment d’égarement et de totale frustration, j’ai failli mettre fin à la vie de la personne que j’aime le plus au monde. Je m’empresse de le prendre dans mes bras et de le consoler du mieux que je peux. Je l’embrasse plus que je n’ai sûrement fait pendant ces deux dernières années. Je lui donne la barre de céréale et il semble se calmer.
On a fini par dîner seulement de cresson et de riz car j’ai perdu la viande en cours de route. Une fois que je lui ai lavé les pieds et les mains, j’ai mis mon fils au lit et me suis couché près de lui. De folles pensées tournoyaient dans ma tête. Étais-je une bonne mère ? Certainement pas. Quel genre de mère frappait son fils avec une intention meurtrière ? Je pouvais être énervée, frustrée et enragée, je n’aurai pas dû. Je regrettai tellement mon geste. Et pourtant je n’étais pas sûre de moi. Et si je recommençais ? Qu’est-ce qui pourrait me donner l’assurance que je ne lèverai plus la main sur lui ?
Quand je me réveillai, il faisait déjà jour. Mon fils était déjà debout et me regardai longuement. Je compris ce qui le fascinait tant quand je portai la main à mon visage. J’avais dû pleurer toute la nuit et je devais avoir le visage bouffi. Mais plus encore, mon coup contre la haie d’hier m’avait causé une bosse à l’arrière du crâne, qui me faisait maintenant atrocement mal. Je lui souris et lui dit que je l’aimais, plus que tout. Après quoi je l’habillais de ce qu’il avait de plus beau, des vêtements du dernier fils de ma patronne.
Je ne le déposai pas chez la voisine, je l’emmenai ailleurs. J’y avais pensé toute la nuit. Quand on arriva enfin devant le portail en fer, je tremblai. Mon fils serra ma main entre ses petits doigts. Ce simple geste me fit éclater en sanglots. Je sonnai et fut surprise de trouver l’amie de ma patronne quand le portail fut ouvert. Je compris qu’elle sortait car elle était habillée de manière élégante.
Elle me jeta un regard curieux puis avisa mon fils. C’était un garçon aux traits fins, il n’était pas maigre, tout juste mince. Elle ne comprit pas au début. Alors je lui expliquai d’une voix hachée. Elle fut étonnée, prit peur puis fut si heureuse que mon coeur explosa. Elle prit mon fils dans ses bras et le serra si fort que la petite main finit par lâcher la mienne. Elle me demanda si je voulais de l’argent tout en donnant un bonbon à mon bébé. Il sourit et le saisit. Quelque chose dans cette scène me donna envie de faire machine arrière. Alors avant que je n’en eus l’occasion, je m’enfuis. Depuis, j’ai arrêté de travailler, à quoi bon sans mon fils. Je mendie. Toujours au même endroit depuis quinze ans, devant un lycée de la capitale. Un garçon me donne toujours un billet tous les jours après que sa mère le dépose à l’école. Il ne me regarde pas, il verse juste l’argent dans mon petit bonnet. Ses amis se sont parfois moqués de lui car ils ne comprenaient pas mais cela ne l’a jamais arrêté. Ce matin, ils discutent de ce qu’ils vont faire maintenant qu’ils ont décroché leur baccalauréat. Mon bienfaiteur leur annonce qu’il part pour l’étranger car il a eu une bourse. C’est le jour de la fin des classes et ils sont tous tellement bien habillés qu’on dirait qu’ils vont aller à une fête. La mère du garçon l’appelle et il se jette dans ses bras. Mon coeur se brise. Je me lève et réalise que je ne reviendrai plus là. A quoi bon.
Les gens que j’ai croisés, telle ma voisine, m’ont dit que j’étais folle d’avoir donné mon fils et en plus sans demander d’argent. Mais je n’ai jamais abandonné mon fils. Tous les jours avant qu’il ne commence l’école, je me postais devant la maison de cette dame. Au début, je l’entendais pleurer puis petit à petit, il a dû m’oublier. A présent, il est devenu un garçon avec un grand coeur, intelligent et il va partir étudier à l’étranger. Quand je commence à délirer, je m’en veux terriblement d’avoir laissé mon enfant. Et quand je me reprends, je réalise que peu de mères seraient capables de faire ce que j’ai fait et pourtant c’était mon devoir. Je n’avais aucun avenir à lui offrir.
On ne saura jamais si j’aurais pu lui prendre la vie dans un autre accès de colère. Alors j’ai fait ce qu’il fallait. Je lui ai assuré une vie où il serait entouré de personne qui l’aiment, une vie où il pourrait étudier, devenir quelqu’un. Car quoi qu’on dise, toutes les mères sont pareilles. Tout ce qu’on veut, c’est que notre enfant réussisse sa vie. Le devoir de chaque mère est de s’assurer que son enfant puisse évoluer dans un monde où il pourra devenir quelqu’un de bien. Mon devoir était de faire de mon fils un homme, quitte à renoncer à lui.

BHR

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