C’était il y a cent ans… en janvier 1912
20 janvier 2012 - TsiahyNo Comment   //   1550 Views   //   N°: 24

Le mercredi 10 janvier, au Théâtre municipal de Tananarive qui accueille les séances du cinéma franco-malgache, Max se trompe d’étage. « Désopilant ! », affirme l’annonce. Et, puisque six minutes de rire, c’est un peu court, il y aura, dans la même séance, de « nombreuses autres scènes commiques » [sic].

On sait s’amuser, à Madagascar. Toutes les occasions sont bonnes. Le lieutenant Perrossier arrive à Mantasoa en compagnie de son épouse pour y remplacer le lieutenant Briard ? Les militaires du poste, sous la houlette du soldat Crété qui a lancé le mouvement, organisent un spectacle en son honneur ! Crété doit aimer les fleurs : il en offre à Madame Perrossier, il en garnit la scène sur laquelle défilent les artistes, improvisés, comme Crété lui-même dans des romances et des récits patriotiques – il était partout ce jour-là –, ou plus aguerris, comme Vagur, un comique qui a déjà beaucoup fait rire à Tananarive. Après le programme, tout le monde s’est retrouvé autour d’un repas dont un spectateur nous dit qu’il fut « très gai et dont le menu fut fort goûté de tous. »

Mais ça ne rigole pas partout. Dans le Sud, rapporte Le Progrès de Madagascar, « l’insécurité pour les indigènes est toujours aussi grande. » Contre les vols de boeufs, l’administration a pris des mesures radicales : les cases isolées et les villages trop faibles ont été rasés, afin que les habitants se regroupent dans des centres plus importants. Rien n’a changé : les vols et les assassinats se poursuivent.

L’esprit d’entreprise n’a pas disparu pour autant.

L’installation d’une usine destinée à l’abattage de porcs, à la fabrication de saindoux et de salaisons est envisagée, à l’est du lac de Mandroseza, par la société d’alimentation de l’Emyrne. Cassandre, un pseudonyme adéquat, attire cependant l’attention des autorités sur les risques qu’une telle installation ferait courir à la santé : la situation de l’usine et sa nature transformeraient bientôt les eaux du lac en véritable « bouillon de culture », alors qu’elles alimentent la population de Tananarive.

Le marché est pourtant immense, et Madagascar importe de moins en moins de saindoux tout en exportant de plus en plus. Selon La Quinzaine coloniale, en 1906, il s’en importait 120 tonnes, contre 11 tonnes d’exportation. Les chiffres se sont largement inversés : 40 tonnes sont entrées en 1909, 183 tonnes sont sorties – et même 966 tonnes en 1910. La tendance est bonne, mais que deviennent l’hygiène et la santé à côté des usines d’abattage et de transformation ?

À Antsirabe, MM. Georger et Richard ont mis leur moulin en marche dans les premiers jours de janvier. Les résultats sont prometteurs. La farine est de première qualité et les envois vers Tananarive vont bientôt commencer. La Quinzaine coloniale rappelle, à ce sujet, que Madagascar importe « annuellement, pour l’alimentation de sa population européenne, civile et militaire, environ 1 600 tonnes de farine de froment, représentant une valeur de 800 000 francs. » Il y avait de quoi tenter l’expérience d’une production locale, d’autant que la culture du blé s’est parfaitement acclimatée. Il y a quelques années, une première minoterie n’avait pas tardé à péricliter, en raison d’installations rudimentaires et de la chute du prix du blé. La nouvelle usine, installée à trois kilomètres au sud d’Antsirabe, est plus ambitieuse. Elle peut moudre cinq tonnes de grains en vingt-quatre heures, l’approvisionnement est assuré par une belle récolte dans la région et le prix de vente de la farine est compétitif.

Quant à l’écoulement des produits, il sera assuré, en attendant le chemin de fer, par le service bihebdomadaire d’automobiles qui relie Tananarive à Antsirabe et Ambositra. À partir du 12 février, il sera prolongé une fois par semaine jusqu’à Fianarantsoa. (« Tous les colons et prospecteurs de la région des hauts plateaux applaudissent à la nouvelle mesure prise par le gouverneur général Picquié. »)

Ainsi va la vie dans la grande île, ponctuée de nouvelles insignifiantes ou de décisions appréciées par les colons. Par exemple, le 23 janvier, la Chambre consultative de Tananarive a renoncé à augmenter les droits de douane sur les cigares, les cigarettes et le tabac sous toutes ses formes.

En France, Madagascar reste d’ailleurs une destination qui fait rêver. Le 28 janvier, André Pavie commence dans Le Journal des débats un bref feuilleton (cinq épisodes), Une idylle à Madagascar. Mais le décor de rêve de « Nossi-Bé » n’empêchera pas l’idylle de mal finir.

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