Anjezika : Une Venise qui prend l’eau
7 février 2017 - Grand Angle commentaires   //   1914 Views   //   N°: 85

Autrefois, Anjezika – qui signifie « engrais » – était une rizière fertile. Depuis, les rizières ont disparu mais l’eau est restée, et c’est un peu devenu la Venise Malgache. Présenté comme cela, on pourrait penser que c’est un endroit idyllique, mais la réalité est autre. La diarrhée tue les enfants, l’avortement tue les femmes et l’alcool tue les hommes.

Joseph, 35 ans, malade de la polyomélite.

Une famille profitant du soleil couchant.

Vendredi matin, le rendez-vous est donné sur le parking de l’Alliance française avec Safidy, le photographe, pour un voyage dans le quartier d’Anjezika. Ce quartier, il ne le connaît que depuis très peu de temps mais il a été ému par la poésie de ses chemins lacustres. Des chemins de planches sur pilotis, juchés à un mètre au-dessus des marais pour lier des îlots de maisons serrées les unes aux autres. Des masures aux couleurs et matériaux divers : planches, tôle, briques, béton. Le plus souvent, ces habitations s’apparentent à des cabanes de bidonville mais parfois émergent des maisons en dur d’un ou deux étages. La première demi-heure dans Anjezika est un émerveillement. Un quartier sur l’eau, au centre des marais, aux lisières des 67 ha. Mais rapidement la réalité refait surface.

Nous rencontrons Joseph. Jeune, souriant, enjoué mais lourdement handicapé. La polio ? Nous ne le saurons pas. Peu de présence médicale ici. Joseph est assis devant la maison de sa famille. Il échange quelques mots en malgache.

Les assiettes de Jacqueline après un repas du midi.

Pierre, 85 ans, habitant d’Anjezika.

Ses parents, ses frères, ses sœurs sont tous comme lui. Tous handicapés, tous dans la difficulté de s’échapper d’Anjezika, coincés au milieu des eaux.

Pourquoi coincés ? C’est l’hiver austral, la saison des pluies est loin. Le niveau des marais est bas. Ce n’est pas toujours le cas : en décembre 2015, l’eau est montée très haut, très longtemps. Plus d’un mètre dans certaines maisons. Lorsque l’on regarde les murs, les stigmates sont encore présents. Ici, la mousse a verdi la brique. Là, l’eau boueuse a rougi le ciment. Joseph, handicapé ,mais aussi sa famille, est coincé. Enfermé, incapable de s’extirper d’Anjezika. Dans l’impossibilité de se mettre au sec. Mais Joseph nous regarde, un sourire vissé au visage. Décembre c’est loin.

Dans la ruelle suivante, c’est Marguerite qui nous hèle depuis sa fenêtre. Nous entrons dans son salon chambre à coucher, un espace de vie après avoir traversé d’un pas la cuisine. On se serre sur un fauteuil, sa mère est assise sur l’un des deux lits, Marguerite sur l’autre.

Stand de poissons séchés au marché local.

Judicaël, 7 ans, s’occupe de l’approvisionnement en eau pour sa famille.

Ici c’est chez elles, depuis toujours. Elles sont propriétaires de la maison et d’une ancienne parcelle de rizière. Pour vivre, seule Marguerite travaille. Elle est lavandière pour les habitants du quartier. Marguerite gagne environ 2 000 ar par jour pour nourrir tout le monde. Ici, dans cette maison d’une quinzaine de mètres carrés, ils vivent à onze. Toutes les deux, les trois enfants de Marguerite et les six autres. Les six autres sont les enfants de ses frères et soeurs décédés, trop tôt.

La mère de Marguerite, c’est Jacqueline. Elle à 77 ans et elle connaît très bien Anjezika. Elle n’est pas arrivée ici avec l’exode rural, non elle y est née, là dans le quartier, dans les rizières d’Anjezika. Dans cette plaine autrefois fertile et agricole. Avant que la croissance démesurée de la capitale ne déstabilise la complexité du réseau d’irrigation des rizières. Ce bouleversement hydrique qui a aujourd’hui troqué le riz contre les jacinthes d’eau. Jacqueline a vu et vécu ces mutations : la disparition des rizières, la paupérisation des agriculteurs, le chômage, la perte du respect des aînés, la dévaluation de la monnaie. Elle nous parle de sa maladie.

Ce point qu’elle a au coeur, qui presse un peu plus chaque jour. Cette maladie, nous ne saurons pas si elle est physique ou psychique. Cette souffrance que Jacqueline nous confie, c’est par dessus tout le constat qu’elle fait de sont quartier d’Anjezika.

Nous avançons toujours plus loin sur les planches d’Anjezika. Elles sont de plus en plus minces et défraîchies. Plus irrégulières, plus incertaines. Difficile de regarder ailleurs que ses pieds pour être sûr de ne pas basculer dans le marais. Les chemins, les pilotis, c’est l’État qui en a la charge. L’entretien, c’est une zone grise. Personne ne sait réellement qui ni comment il doit se faire. Au Fokontany, les réponses sont évasives sur le sujet. En revanche, on sait combien de personnes vivent à Anjezika. Ou plutôt, on a su. 10 104 au dernier recensement. Aujourd’hui, le chiffre serait proche de 13 000. On nous donne des informations sur la mortalité. Et là aussi on s’interroge sur la véracité des chiffres. Dix sept morts depuis le début de l’année 2016. Des diarrhées chez les enfants, des complications à la suite d’avortements chez les femmes et l’alcool chez les hommes. L’alcool, catégorie générique et surtout valise.

Plus de 13 000 personnes sur 4 km² – 13 000 habitants et trois bornes fontaines. L’eau courante n’existe pas. Alors on s’organise, on improvise. Jocelyn, un pêcheur de tilapias nous explique qu’il possède une seconde barque pour livrer des bidons d’eau. Comme la pêche n’est pas miraculeuse, une quinzaine de poissons de dix centimètres tout au plus par jour vendu 6 000 Ar le kilo, Jocelyn augmente son revenu journalier avec ces livraisons. Le bidon est à 200 Ar, il en charge huit par voyage.

À la borne de la Jirama, le bidon de trente litres est facturé 150 Ar, deux pour 250 Ar. L’eau est une ressource importante pour les habitants d’Anjezika. Ils ne peuvent pas utiliser celle du marais pour les tâches quotidiennes, elle est trop sale. Les bidons achetés à la Jirama sont utiles pour la cuisine et la vaisselle, mais aussi pour la boisson. Pour un foyer de cinq personnes, il faut compter quatre bidons par jour. Avec un revenu compris entre 2 000 et 5 000 Ar par jour, l’eau et le riz sont les seuls achats.

Mais pour certain, Anjezika n’est pas seulement synonyme de pauvreté et d’inondations. Nirina et Lova y construisent leur maison depuis deux ans. Ils habitent encore dans un autre quartier car la maison n’est pas encore viable pour tous les deux et Christiano, leur bébé. Les briques montent « mora mora » (doucement). Le toit est fini, du rez-de-chaussée au premier étage, les portes sont posées. En attendant, la maison ne reste pas vide. Tous les jours, Nirina et Lova sont là. Nirina est maçon. Il fabrique des balustres en ciment pour les habitants du quartier et des fokontany voisins. Vendu 7 000 Ar l’unité Nirina en achève trente par jour. S’installer ici, au coeur d’Anjezika est leur principale motivation.

Texte et photos : #ZanakynyLalana

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