Analyse comparative entre Énorme et Le Fils de Samy
11 juin 2020 - Cultures commentaires   //   130 Views   //   N°: 123-125

Bien que partageant plusieurs points communs, Énorme1 (98 mn, 2019) de Sophie Letourneur et Le Fils de Samy2 (23 mn, 2015) du réalisateur malgache Franco Clerc ont chacun un aspect unique en accord avec la culture respective de leurs auteurs. Focus sur leurs similarités et différences.

L’incident déclencheur ? Le désir de procréer chez les protagonistes. Dans Énorme, Frédéric, le mari d’une célèbre pianiste nommée Claire Girard, contrôle constamment la vie de sa femme et agit également comme son agent, son coach, son gardien. Pour la carrière de Claire, les deux ont décidé de ne pas avoir d’enfants ; mais Frédéric change d’avis après avoir assisté à l’accouchement inattendu d’une passagère à bord d’un avion. C’est en tenant le bébé de cette dernière dans ses bras que l’envie d’avoir un enfant a germé en lui. Dans Le Fils de Samy, c’est en voyant le fils d’un ami avec qui il discute que Samy, un paysan âgé, se rappelle que cela fait dix ans qu’il est marié avec la jeune Fara et toujours pas de gosse. Une situation particulièrement déplaisante dans la mesure où la culture malgache considère les enfants comme la plus grande richesse (« Ny zanaka no voalohan-karena »). À tel point que la procréation est le but du mariage, on se marie pour avoir des enfants (« Ny hanambadian- kiterahana »).

Les deux films abordent la thématique de la stérilité mais avec une différence notable. Dans Énorme, l’infertilité est bel et bien voulue. Claire est complètement accaparée par sa carrière de pianiste. Elle est fermement convaincue qu’elle serait une mère absente. Elle ne veut pas mettre au monde des enfants qui seraient tout le temps avec des baby- sitters. Elle prend alors des pilules contraceptives. Ce qui lui permet d’éviter le risque de tomber enceinte tout en ayant une vie sexuelle active avec son époux Frédéric. Dans Le Fils de Samy, par contre, la stérilité n’est pas du tout souhaitée. Samy et Fara désirent vraiment avoir des descendants. Ils font délibérément l’amour dans l’espoir d’avoir une progéniture. En vain. Samy blâme alors Fara. À travers cette situation, Franco Clerc développe la sublimation du statut de l’homme dans la culture locale. En effet, pour les traditionalistes et en milieu rural, l’existence même de la stérilité masculine est impensable.

À propos des solutions, il est étonnant de constater que les deux films entretiennent communément une ambigüité des moyens utilisés par les protagonistes pour arriver à leur fin. Des moyens qui tiennent à la fois du rationnel et du surnaturel. Dans Énorme, pour rendre Claire enceinte, d’une part, Frédéric décide en toute logique de trafiquer avec des sucrettes les pilules contraceptives qu’elle prend habituellement. Il se fie aussi au surnaturel car il consulte un chaman qui lui donnera une calcite censée provoquer la grossesse. Toujours est-il que lorsque Claire attend un enfant, on ne saura pas exactement lequel des deux moyens a été efficace. À travers cette ambigüité, Sophie Letourneur, selon ses propos, a voulu exprimer la « dimension mystique de la formation de la vie humaine dans le corps des femmes ». À partir de là, son film pose désormais une question cruciale : comment Claire va-t-elle assumer sa maternité ? Elle qui tout au long de sa vie n’a jamais voulu être enceinte ni parturiente et encore moins mère… Dans Le Fils de Samy, le couple n’arrivant pas à avoir d’enfant ne s’accorde pas sur les solutions à adopter. Fara se fie au docteur pratiquant la médecine moderne occidentale (rationnelle). De son côté, quitte à sacrifier toute sa richesse, Samy croit au dadarabe, le guérisseur traditionnel. Lorsque Fara attend enfin un enfant, on ne saura pas précisément si c’est grâce au docteur ou grâce au dadarabe.

1 Sélectionné dans la section Big Screen Competition lors de la 49 ème édition du Festival International du Film de Rotterdam du 22 janvier au 2 février 2020.
2 En lice pour le Zébu d’or fiction lors de la 10 ème édition des Rencontres du Film Court (RFC) du 17 au 25 avril 2015.

Aina Randrianatoandro
#AssociationdescritiquescinédeMadagascar (ACCM)

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