Florentine Razanajafy : Haut et fort
3 mars 2026 // Assos // 457 vues // Nc : 194

Survivante de viol devenue militante féministe, Florentine Razanajafy est à l’origine du mouvement « Une montagne pour nos droits, une voix pour les femmes ». Elle lutte pour briser le silence autour des violences sexuelles et exiger l’application effective des textes protégeant les victimes à Madagascar. Pour faire entendre sa voix, elle gravit les sommets du monde, du Pic Boby au Piton des Neiges, jusqu’au Kilimandjaro.

Vous revenez du sommet du Kilimandjaro. Que représentait pour vous cette ascension ?
Atteindre le sommet du Kilimandjaro n’était pas un simple défi sportif. C’était un acte symbolique, presque un cri lancé dans le ciel africain. À 5 895 mètres d’altitude, l’air se raréfie, le souffle devient court, chaque pas demande un effort conscient. On pourrait croire que tout cela ne concerne que le corps. En réalité, c’est l’esprit qui travaille le plus. J’ai porté le drapeau malgache au sommet de l’Afrique pour rappeler que nos revendications méritent d’être vues et entendues au-delà de nos frontières. Après avoir gravi le Pic Boby, puis le Piton des Neiges, le Kilimandjaro s’est imposé comme une évidence : il fallait élever la voix encore plus haut. Ce geste n’était pas tourné vers la gloire personnelle. Il s’agissait d’adresser un message clair aux institutions malgaches : écoutez-nous, appliquez les textes existants, protégez réellement les victimes. La montagne, dans sa verticalité, oblige à regarder vers le haut. Moi, j’y ai vu une façon d’élever le débat. Et, disons-le simplement, de refuser que la question des violences sexuelles reste reléguée au pied des priorités nationales.

Vous semblez mener ce combat telle une affaire personnelle.
Je suis une femme malgache, une survivante, une sportive et aujourd’hui une militante. Mon engagement est né d’une blessure profonde. À l’âge de six ans, j’ai été victime de viol. Comme tant d’autres enfants à Madagascar, je me suis tue pendant près de trente ans. Le silence s’installe insidieusement : il devient une habitude, presque une seconde peau. À 37 ans, j’ai compris que cette violence ne diminuait pas. Elle continuait, elle se répétait, elle détruisait d’autres vies. Les chiffres sont accablants : chaque jour, plusieurs enfants sont victimes de viol dans notre pays, et dans une grande majorité des cas, il s’agit d’inceste. Selon les estimations de l’UNFPA, plus de 14 % des femmes ont subi au moins une forme de violence sexuelle au cours de leur vie. Ce constat m’a frappée comme une évidence brutale : me taire, c’était participer malgré moi à cette mécanique. Alors j’ai décidé de transformer mon histoire personnelle en combat collectif. Je ne voulais plus que la honte change de camp. Elle n’appartient pas aux victimes. Elle doit revenir à ceux qui commettent ces crimes, et à ceux qui ferment les yeux.

Pourquoi avoir choisi la montagne comme outil de revendication ?
Le sport a d’abord été pour moi une thérapie. Courir, grimper, m’entraîner : c’était une manière de reprendre possession de mon corps, de reconstruire une relation avec moi-même. Quand on a subi une violence sexuelle, le corps devient parfois un territoire étranger. Le sport m’a aidée à le réhabiter. Avec le temps, j’ai compris que cette pratique pouvait devenir un langage. Gravir une montagne, c’est affronter la peur, la douleur, l’épuisement. On avance pas à pas, parfois dans le brouillard, parfois avec l’envie d’abandonner. Le combat pour les droits des femmes ressemble étrangement à cela. La montagne est un symbole puissant. Elle représente l’obstacle, mais aussi la possibilité de le dépasser. En gravissant ces sommets, je veux montrer que les femmes possèdent une force immense, même lorsqu’on a tenté de les réduire au silence. Chaque ascension dit : nous sommes debout. Nous ne sommes pas brisées. Et nous n’attendrons pas qu’on nous autorise à exister.

Vous évoquez souvent le silence et le tabou autour du viol à Madagascar.
C’est vrai. En effet, le viol est encore trop souvent perçu comme une affaire privée. Dans de nombreux cas, surtout lorsqu’il s’agit d’inceste, on préfère « régler cela en famille ». On protège le nom, la réputation, l’apparence de respectabilité. Et la victime, elle, porte tout : la honte, la culpabilité, la peur. C’est une violence multiple : sociale, culturelle, parfois institutionnelle. Des milliers de plaintes sont enregistrées chaque année, mais très peu aboutissent à une condamnation effective. Le message implicite est terrible : parler ne sert à rien. Or, parler est un acte politique. Témoigner publiquement, c’est rompre le cercle de l’impunité. Le silence protège les agresseurs, jamais les victimes. Tant que la société considérera ces crimes comme des affaires domestiques, nous continuerons à produire des générations de femmes et d’enfants blessés. Et cela, je refuse de l’accepter.

Parlez-nous du mouvement « Une montagne pour nos droits, une voix pour les femmes ».
Ce mouvement est né d’un ras-le-bol collectif. Avec d’autres militantes engagées depuis des années, nous avons décidé d’unir nos voix. Nous ne partons pas de zéro : des textes existent, notamment un décret sur la prise en charge des victimes de viols et de violences. Mais sur le terrain, son application reste largement insuffisante. Nous dénonçons l’inaction, la lenteur des procédures, le manque de coordination. Les victimes continuent d’être abandonnées dans des parcours administratifs épuisants. Nous ne demandons pas des privilèges. Nous exigeons des droits déjà reconnus par la loi. Ce mouvement est aussi un appel à l’unité. Nous invitons les femmes et les hommes, les artistes, les sportifs, les intellectuels à se joindre à nous. Le combat contre le viol n’est pas une « affaire de femmes ». C’est une question de justice, de dignité nationale. Une société qui tolère l’impunité affaiblit ses propres fondations.

Propos recueillis par Solofo Ranaivo

Laisser un commentaire
no comment
no comment - Tantely Rakotoarivelo : Rahely en lumière

Lire

9 mars 2026

Tantely Rakotoarivelo : Rahely en lumière

Tantely Rakotoarivelo rend hommage à sa grand-mère avec une collection portant son nom. « Les personnes bienveillantes, dit-il, restent immortels dans...

Edito
no comment - Conte de fake

Lire le magazine

Conte de fake

Le 20 mars, journée mondiale du conte, devrait être férié pour l’imaginaire. Rien que ça. Car il fut un temps — pas si lointain — où Madagascar vibrait au rythme des angano, ces récits qui, le mercredi après-midi, clouaient les enfants devant la radio ou la télévision. On n’avait pas école. On avait mieux : Trimobe, Rapeto, Ranoro. Dans les années 80, 90, et même au début des années 2000, toutes les stations ou presque avaient leur programme dédié. C’était un rendez-vous sacré. Les grandmères rassemblaient les petits-enfants autour du foyer, le soir, et les mots devenaient braises. Trimobe, ogre insatiable mais régulièrement dupé par un gamin — ou une fillette paraplégique — apprenait l’humilité à coups de ruse. Rapeto, géant malgache, déplaçait des montagnes sans tractopelle. Ranoro, sirène des eaux profondes, murmurait à l’oreille des rêveurs.Aujourd’hui ? Ces figures glissent doucement vers l’ombre. Illustres inconnus d’une génération qui connaît mieux les superhéros importés que les ogres du terroir. Les écrans n’ont pas cessé de raconter des histoires — loin de là — mais elles viennent souvent d’ailleurs, calibrées, doublées, marketées. On ne va pas jouer les passéistes professionnels, mais tout de même. Car jadis — mot dangereux, je sais — les angano travaillaient l’imaginaire comme un artisan polit une pierre brute. Ils enseignaient sans en avoir l’air. Ils faisaient peur, parfois. Rire, beaucoup. Grandir, surtout. Heureusement, depuis quelque temps, des créateurs de jeux vidéo et de films d’animation gasy réinvestissent ces figures. Avec des libertés narratives, quelques retouches ici et là, certes. Mais l’essentiel demeure : les personnages respirent encore. Alors, en ce 20 mars, la question n’est pas de savoir si le conte survivra à l’ère du scroll infini. Elle est plus simple — et plus vertigineuse : que restera-t-il de nous si nos enfants ne rêvent plus dans notre langue ?

No comment Tv

Interview - ILLICIT SOUL - Février 2026 - NC 193

Découvrez ILLICIT SOUL, groupe de musique, dans le no comment® NC 193 - février 2026.
Depuis 2024, Meji, Fat Killah, HMan, trois producteurs de musique, font tourner Illicit Soul comme on ferait tourner un vinyle rare. Un crew avec le flair pour dénicher les talents malgaches, une idée forte, presque clandestine, et un concept sans équivalent. Un goût de Rhum Vanille, corsé mais maîtrisé.

Focus

Tournoi Komba Overcome de Tekken Mada

Tournoi Komba Overcome de Tekken Mada, le samedi 21 et dimanche 22 février au Tana Water Front

no comment - Tournoi Komba Overcome de Tekken Mada

Voir