Une étrange parenthèse
16 juillet 2019 - À lire Cultures Lire Livre du mois Livres commentaires   //   526 Views   //   N°: 114

Quand il écrit du texte, il s’appelle Didier Tronchet. Le prénom tombe quand il dessine (avec du texte dans les bulles). Le récit Robinsons père & fils était signé Didier Tronchet (Elytis, 2007). La bande dessinée qui vient de paraître porte le même titre, l’auteur se contente de son nom. Détail, certes, marque cependant une différence entre les pratiques…

Toujours est-il que voici le dessinateurécrivain en route pour l’île aux Nattes, près de Sainte-Marie, en compagnie d’Antoine, son adolescent de fils, 13 ans, de 20 kilos de bagages (parmi lesquels un ordinateur et beaucoup de livres), de quelques questions existentielles. À commencer par celle-ci : « Combien de temps un occidental urbain du XXIe siècle peut-il survivre sans smartphone, sans internet et même sans électricité ? »

Il ne le sait pas encore, mais il va le découvrir : quelques-uns de ses doubles l’accompagnent également, qui vont lui mener la vie dure dans des dialogues contradictoires le renvoyant à des parts de lui-même peu adaptées à la situation. Son cerveau d’occidental, représenté sur pattes, ne comprend pas la notion du temps assez élastique, et moins encore l’intérêt de se passer des belles choses apportées par la civilisation industrielle. Un autre double est « le coupable ». Il s’entend bien avec le cerveau et ne parvient pas à ne rien faire. Enfin, un dernier personnage s’éveille en lui et ce n’est pas le plus reluisant : le colon. Le narrateur-auteur le renvoie quand même dans les cordes, d’un bref mais décisif : « Ta gueule ! », quand ce colon lui glisse : « Le personnel devrait s’occuper de nous en priorité, non ? On est européens quand même !! »

Bien sûr, tous ces protagonistes imaginaires reflètent les contradictions personnelles, mieux mises en évidence encore par la facilité avec laquelle le fils s’intègre à la vie locale. La distance avec le père se double de la traditionnelle révolte adolescente, ce qui n’est pas pour remonter le moral de l’adulte.

À la question initiale comme à toutes celles qui suivent, il n’y aura pas toujours de réponses claires. Les événements, cependant, apportent des éléments d’explication sur la manière dont il faut réagir à un cyclone, à une scolopendre, au palu, par exemple. Et le regard porté sur les touristes, qu’ils débarquent en groupe d’un paquebot de croisière ou qu’ils profitent individuellement de jeunes filles, montre comment Tronchet, au fond, a choisi son camp…

Tout cela est raconté au fil de jours dont on ne tient pas le compte. Forcément : la durée de cette singulière résidence n’avait pas été fixée avant le départ. Une « étrange parenthèse », hors du temps, hors d’un mode de vie familier, la confrontation avec un autre monde : parfois difficile, toujours riche.

Tronchet. Robinsons père & fils (Delcourt, 2019, 118 pages, 17,50 €, ebook, 11,99 €)

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