Un zoma tous les 7
28 novembre 2013 - Fictions commentaires   //   1079 Views

Autour de minuit, fin du mois. La rue des bijoutiers est encombrée de véhicules à l’arrêt. Une seule file, à celui qui se montre le plus déterminé, reste ouverte. Cherchant à se garer, Andry prend son mal en patience, laisse passer plusieurs voitures puis, finalement, arrive à glisser sa Peugeot 404 comme neuve entre les autres voitures neuves à l’arrêt. Comme à la parade de son allure de maté-mateur, il s’imagine qu’il n’est pas seul dans sa relique familiale.

Que la nouvelle est là, assise à ses côtés. Il lui a dit que c’était son tour ce soir. Ils sont sept garçons dans la famille, il en est le cinquième. Il a le droit de la conduire une fois par semaine. Un zoma tous les 7. Il caresse le vieux cuir sans personne dessus. Dehors se croisent les aficionados de karaoké et les clubbeurs. Les amoureux, les solitaires et les jeunes travailleurs. Invisibles les petites gens qui dorment sous certains auvents. Puis, d’un coup, c’est un autre film. Surgissent et se rapprochent des phares haut placés. Andry freine sec et, dans le même mouvement, appuie désespérément sur son klaxon. Le mufle du Hummer vient jusqu’à le humer à 20 cm au-dessus de son capot. Andry passe la marche arrière sans discuter. Personne ne le collait, fort heureusement. Une place, même, se libère devant la poste. Il s’y glisse, conforté par la juste bienveillance du sort.

Il retrouve bientôt sa fierté en traversant la rue vers le karaoké. Le portier a suivi son manège, va lui ouvrir la porte. Il saluera distraitement, commentera peut-être le cuistre du Hummer jaune. Il entrera comme en apnée dans ce lieu qu’il abhorre. Ira jusqu’à leur table. Il va dire qu’il s’est endormi. Ils vont rire. Il a effectivement dormi mais pas longtemps, juste après avoir briqué sa merveille en rentrant du travail. Puis il s’est douché, rasé, parfumé. A laissé passer le temps. Tout de même, elle a préféré venir par ses propres moyens. Il en resterait à bouder chez lui si elle ne lui avait pas fait promettre de venir. Alors il veut se faire désirer maintenant. Cacher qu’il chante comme une casserole aussi. Quand il l’aura emballée, ils ne viendront plus dans ces arènes exhibitionnistes.

Il met un pied sur le trottoir, l’autre vient très vite après. D’urgence. Le Hummer aurait écrasé sans pitié tout traînard. D’ailleurs cela ne tarde pas. Il lui parle :

-        La prochaine fois, enlève ta merde plus vite sinon je l’écrase ! profère-t-il – le Hummer, d’une voix nasillarde.

Il n’a pas de bouche mais il parle. Andry n’a pas le temps de comprendre (que le Hummer conçu pour l’armée américaine est livré avec un système multimédia de haut-parleurs intégré ; -) que déjà il disparaît derrière un nuage de bruit jaune.

Et il revient. Juste à sa hauteur. Juste au moment où Andry atteint la porte du KaraoKing (Vous connaissez la pub, Let’s go karaokeing ! C’était filmé, là). Du coup le portier ne lui ouvre pas la porte mais se penche vers les liasses de billets que tend nonchalamment une main sortie du gros jouet jaune. Andry s’engouffre dans le karaoké et se fait accueillir par J’ai pleuré sur ma guitare. Sur scène, il y a son patron et la nouvelle qui font leur Johnny et Sylvie de la belle époque.

-        Pire époque, comment cette petite a pu être contaminée par ça ? se demande Andry.

Et il ne voit pas du tout qu’elle semble être malheureuse ou incommodée par ce patron bedonnant qui lui serre la taille de très près. Il n’a pas le temps de bien voir d’ailleurs parce que quelqu’un lui tape sur l’épaule assez violemment.

-        C’est maintenant que tu arrives, man ? lui hurle son collègue Pierrot en lui postillonnant dessus. Le patron n’arrête pas de payer des pots, putain ! Tout le monde est bourré ! Trop cool !

Andry ne voit pas du tout en quoi ça l’est parce qu’il doit éviter un verre de liquide rouge que lui tend l’autre presque à la figure, « de la part du patron ». Il prend contrôle du verre, en apprécie le goût sans alcool et sourit. Au moins, converser avec Pierrot lui évite de voir leur flirt éhonté. Tout de même.

-        J’ai dormi, lui explique-t-il.

-        Ça, c’est bien toi, ça ! Pour une fois que le patron invite, tu dors ! Ha ! Ha ! Ha ! Et tu sais quoi ? Le patron et Hanitra…

-        Quoi ? !

-        Ils se connaissaient avant.

-        Quoi ? !

-        Ouais, c’est pour ça la soirée. Ils voulaient nous annoncer qu’ils vont se marier.

Andry, cette fois-ci, en a les jambes coupées. Il s’approche du bar. Cela fait un mois qu’il croit séduire la nouvelle. Trop. Il se sent trahi. Il cherche à se remémorer leurs conversations. Il se surprend à s’inquiéter sur ce qu’il a pu lui dire sur le patron. Puis il se rappelle qu’ils n’ont en fait jamais parlé du patron. Il se rend compte également qu’elle n’a jamais non plus parlé d’elle. Il a cru qu’elle s’intéressait à lui. Il s’est livré comme jamais il ne s’est livré à un collègue. Il l’a même emmenée à son groupe de prière du jeudi quand elle a voulu savoir pourquoi il ne déjeunait pas avec eux. Et parce qu’il la voyait chaque jour, il ne la quittait pratiquement pas des yeux, il croyait la connaître.

Et maintenant, c’est carrément quelqu’un d’autre qui s’approche en souriant de lui.

-        Vous nous avez fait languir, dit-elle.

-        Il ne me semble pas avoir manqué à qui que ce soit, rétorque-t-il.

-        Vous n’êtes pas juste, Andry ! Je voulais cette soirée pour vous !

-        Pour moi ! Ne vous moquez pas de moi ! Pierrot vient de me dire que vous allez vous marier avec le patron.

-        Oui, justement. Vous m’avez tellement parlé de mariage, de l’importance de fonder une famille, je voulais que vous sachiez que je suis une fille sérieuse…

Et Hanitra, au fur et à mesure qu’elle parle, remarque le regard voilé d’Andry et comprend des choses qu’elle ne voulait pas voir. Elle se tait. Baisse la tête. La relève. Tour d’horizon. Elle aperçoit opportunément Patrick. Un battement de cils et celui-ci rapplique.

-        Andry, vous arrivez à l’heure où sortent les sorciers !

-        Bonsoir Patrick, toutes mes félicitations, je viens d’appendre la nouvelle…

Andry la voix éteinte ne se fait pas beaucoup entendre. Patrick croit comprendre, on dit toujours la même chose dans ces cas-là, croit aussi que c’est l’ambiance, formidable, du KaraoKing, ne s’en offusque pas. Il tend son verre pour trinquer. Andry le touche avec le sien, s’efforçant de sourire. Et Hanitra, sans trop savoir pourquoi, pique son verre à Patrick et boit à sa place. Andry, tout d’abord surpris, lève son verre et boit aussi.

-        Ma fiancée, ma fiancée n’a rien à boire, crie Patrick au barman.

-        Toi non plus, dit-elle lui rendant son verre vide. Je vais chanter avec les filles…

Elle s’en va vers la scène, laissant les deux hommes qui la regardent avec un bel ensemble s’éloigner. Andry, qui s’en aperçoit, plonge le nez dans son verre. Quand Patrick se retourne vers lui, il a bu toute sa grenadine.

-        On va passer aux choses sérieuses, annonce Patrick avec un large sourire.

Il commande deux whiskys, « je sais que tu ne bois pas d’alcool », dit-il, se juchant sur un tabouret tout en faisant signe à Andry de prendre l’autre tabouret libre à côté de lui. Andry s’installe et se dit qu’il ne se laissera pas acheter aussi facilement. Il attaque avant même l’arrivée des verres.

-        Ainsi vous vous connaissiez déjà auparavant ? commence-t-il.

-        Hanitra et moi ? On s’est connu il y a quelques mois, par des amis communs…

-        C’est votre vie privée, ça ne nous regarde pas, le coupe Andry. Par contre, vous nous l’avez présentée comme une simple employée…

Devant l’air intelligent que prend le patron, il enfonce le clou : « Ce n’est pas pareil, vous comprenez, travailler avec une nouvelle à former et travailler avec la future femme du patron ! »

Le patron fixe Andry, soupire, lance des coups d’œil impatients au bar. S’élève alors du brouhaha la voix de Hanitra. Encore une fois, dans un bel ensemble, les têtes des deux hommes ont un mouvement symétrique. Une chanson traditionnelle, Dia veloma ry Saïd Omar, l’adieu d’une concubine à un prince comorien qui s’en retourne sur son île. Elle met son cœur dans sa voix et Andry croit qu’elle lui parle personnellement. Il écoute les paroles de résignation coutumière. Son visage, qui s’est à un moment crispé en parlant avec le patron, se dénoue et retrouve son apparence lisse et tranquille. En fait, il se referme. Quand le barman pose devant eux les deux verres, il se lève et se dirige vers la porte. Sans saluer personne il retrouve l’air libre.

Il marche dans la nuit chaude d’avant la pluie. Il dédaigne sa voiture reluisante toujours aussi bien garée. Il traverse le jardin d’Antaninarenina et prend l’escalier vers Analakely. Un attroupement attire son regard dans la rue adjacente. Des exclamations étonnées, des rires, des voix moqueuses. Un Hummer jaune au fond de la ravine d’Ambatomena. Le chauffeur aurait voulu la tester. Maigre sourire sur le visage d’Andry.

#Johary Ravaloson

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