Tojo Lytah Razafimahefa (Confédération du tourisme de Madagascar) : « Une vision commune public-privé peut encore sauver le tourisme »
14 mai 2018 - Éco commentaires   //   220 Views   //   N°: 100

Avec déjà 20 % d’annulations de réservations, l’horizon du secteur tourisme s’affiche plutôt sombre pour 2018. Les opérateurs privés de la Confédération du tourisme de Madagascar ne désespèrent pourtant pas de ce secteur porteur, pourtant si mal en point. Tojo Lytah Razafimahefa, le vice-président, estime plus que jamais nécessaire l’élaboration d’une une politique nationale du tourisme.

La saison touristique s’annonce mal…
On a déjà 20 % d’annulations de réservations cette année. Ce sont des touristes qui comptaient venir à Madagascar, mais l’image de la dernière peste est gravée dans leur mémoire. Ils ont peur d’être atteints par cette maladie du Moyen-Age le plus arriéré ou de ne pas pouvoir être pris en charge en cas de pépin. En consultant les sites d’ambassades, Madagascar est toujours une zone pesteuse à risque et il va sans dire que ces messages gouvernementaux agissent sur les nationaux Depuis le dernier trimestre 2017, il est devenu difficile pour les opérateurs de gérer cette situation.

Neuf ans après la crise, qu’en est-il du million de touristes pour 2020 ?
Le secteur tourisme est comme l’économie nationale. On se redresse un peu pour retomber plus bas le coup d’après. Il n’y a pas de croissance constante, je dirais qu’elle est plutôt sinusoïdale. En 2017, on a eu 245 000 arrivées, soit moins de 17 % par rapport à 2016.

« Heureusement qu’on a réduit de moitié l’ambition gouvernementale de recevoir un million de touristes en 2020… »

Et pour 2018, les chiffres s’annoncent mauvais. On est loin de la période d’or des 375 000 touristes de 2008. Heureusement qu’on a réduit de moitié l’ambition gouvernementale de recevoir un million de touristes en 2020…

Peut-on parler de politique nationale du tourisme à Madagascar ?
Malheureusement, non. Nous n’avons pas de vraie politique dédiée à ce secteur. L’État a communiqué une « Lettre de politique nationale » pour 2017-2019 portant sur quatre axes : la compétitivité de la destination sur le marché mondial, le renforcement de capacité des opérateurs, la gestion durable des produits touristiques et la compétitivité dans les services d’accueil et d’hébergement. Cette lettre de politique nationale doit aboutir à une politique nationale concertée public-privé, en tenant compte des capacités réelles du pays, de l’évolution de la demande et de la concurrence, et surtout des difficultés rencontrées par la destination.

Le tourisme reste-t-il malgré tout un secteur porteur pour Madagascar ?
Le tourisme représente plus de 400 000 emplois avec 2 400 milliards d’ariary (750 millions de dollars) de recettes touristique. Il est considéré comme le troisième secteur pourvoyeur de devises après l’agriculture et la pêche. Malheureusement, la part allouée au tourisme est de 0,2 % du Budget général. Autrement dit, pas assez de volonté politique. Si le tourisme est vraiment porteur et prioritaire, alors il faut lui accorder des moyens adéquats.

« Le tourisme reste le troisième secteur pourvoyeur de devises après l’agriculture et la pêche. »

Le problème du transport aérien est un frein pour la destination…
Madagascar fait partie des destinations les plus chères. Le transport aérien international est coûteux par rapport aux autres destinations d’Afrique et de la zone de l’océan Indien. Même les pays du Maghreb, après le Printemps arabe, ont réussi à offrir des packages (tout frais de séjour compris) à 2,8 millions d’ariary (700 euros) pour une semaine. Comment peut-on concurrencer ces destinations alors que le coût du transport aérien international à Madagascar équivaut à lui seul à ce prix. Même voyager en avion d’une province à une autre est devenu un luxe. A cela s’ajoute les problèmes d’une compagnie nationale en plein redressement.

Les problèmes sur les vols intérieurs ne datent pas d’hier…
Partout ailleurs dans le monde, les opérateurs touristiques vendent leur package une année à l’avance. Mais chez nous, c’est pratiquement impossible de le faire. Le calendrier des vols intérieurs n’est pas établi sur une si longue durée. Cela nous empêche de proposer nos circuits en même temps que les tours opérateurs mondiaux,

ce qui nuit à la compétitivité. On vend nos produits touristiques au fur et à mesure que la compagnie aérienne locale affiche son calendrier. Et il arrive fréquemment que les vols soient annulés. Ceci explique pourquoi il est si difficile de voyager à l’intérieur du pays, alors que les touristes viennent précisément pour découvrir un maximum de sites en un court laps de temps.

Les routes de plus en plus impraticables participent du même schéma ?
Le plus grand problème est qu’on n’anticipe jamais. Au vu des intempéries et si on sait que la viabilité d’une route est de X temps, on prévoit de la réparer en avance. Il faut toujours penser aux risques. On peut prévoir, par exemple, un risque d’éboulement, mais on n’accorde pas assez d’importance à ce facteur. Imaginez que ce soit un bus de touristes qui se fasse emporté dans un éboulement. Je n’ose même pas penser aux échos médiatiques mondiaux qui s’abattraient sur nous.

Quelles solutions peut apporter la Confédération du tourisme de Madagascar ?
Créée en 2017, la Confédération compte 32 membres. Nous nous sommes inspirés de l’expérience de pays comme la Nouvelle-Zélande, la Tanzanie ou le Kenya pour créer cette structure. Dans ces pays, le privé se fait entendre et travaille de concert avec le public.

Que demandez-vous à l’État ?
Nous désirons mettre en place une stratégie nationale intégrant le public et le privé pour développer à long terme la filière. L’État sera toujours le représentant international attitré du secteur. Le privé, qui connaît les réalités du terrain, apportera les idées, la créativité et la productivité. Nous souhaitons accompagner l’État dans la mise en place d’une vision commune, à commencer par l’élaboration de la politique nationale du tourisme.

Des projets en vue ?
Lors de l’International Tourism Fair (ITM) en mai, nous privilégierons les échanges entre nos partenaires. Les opérateurs locaux ont encore de sérieuses lacunes à combler en matière de services. Ces échanges seront bénéfiques à tous. Nous souhaitons, par exemple, qu’un tour opérateur explique son activité à un hôtelier et vice versa. Cela permettra par la suite d’établir des actions concertées la pour l’accueil et l’accompagnement des touristes tout au long de leur séjour. Il faut savoir qu’on assiste à une révolution du tourisme mondial et le monde ne nous attendra pas. Maintenant il faut qu’on se bouge !

Propos recueillis par #PriscaRananjarison

COMMENTAIRES
Identifiez-vous ou inscrivez-vous pour commenter.
Fermer