Quarante ans de scène, et le tsapiky inscrit au patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO. Tirike Augustin Enomeany, pionnier qui a sorti ce rythme du Grand Sud pour en faire une world music reconnue aux sept coins du globe, est revenu en force au Festival du Tsapiky à Toliara en avril dernier. Rencontre avec une légende vivante — humble, lucide, et toujours debout.
Du groupe fondé en 1990 à Ampanihy aux scènes d'Europe et d'Amérique du Nord — quarante ans après, quel effet ça fait ?
C'est une immense fierté, presque un vertige. En créant le groupe, mon but était simplement de mettre la culture Mahafaly sur le devant de la scène nationale. Voir ce rythme purement local résonner aujourd'hui à l'autre bout du monde dépasse mes rêves les plus fous. Le tsapiky, c'est une musique qui frappe fort, qui va vite, qui ne laisse personne indifférent — et ça, le monde l'a compris.

Je ne peux que remercier Dieu et le public pour cette trajectoire unique. L'inscription à l'UNESCO est venue couronner tout ça. Nody ventiny ny rano natsakaina — nos efforts collectifs ont enfin porté leurs fruits.
Révélation des Big City Nights, finaliste des Découvertes RFI, premier Malgache classé à l'Europe World Music Charts, Commandeur de l'Ordre des Arts — et pourtant, vous restez d'une humilité déconcertante. Pourquoi ?
Je ne cours pas après les médailles. Ces distinctions me touchent, bien sûr, et je remercie ceux qui me les ont décernées. Mais au fond de moi, je reste un simple artisan de la terre. Jadis, à l'étranger, on nous rangeait dans la case générique « World Music » par simple curiosité. Aujourd'hui, le tsapiky s'est modernisé, affiné, et s'impose comme un style respecté à part entière — au point que des groupes occidentaux se l'approprient. Ma vraie richesse, c'est la vibration qui unit les cœurs quand la guitare s'emballe. Aucun trophée ne remplace ça.
Vous vivez à Marseille depuis 26 ans, salarié dans le secteur privé et icône musicale à la fois. Comment on tient les deux ?
Très naturellement, en gardant les pieds sur terre. La musique reste ma passion, mais la réalité quotidienne exige de la stabilité. Je monte sur scène quand la diaspora ou les promoteurs m'invitent — festivals, tournées, événements communautaires. Cet équilibre me convient parfaitement. Il me permet de rester connecté au monde réel tout en préservant l'essentiel — cette flamme que j'ai pour le tsapiky depuis mes débuts à Ampanihy. Une double vie, oui. Mais une vie pleine.
2026 est une année chargée côté engagement humanitaire. Concerts de levée de fonds, soutien à l'Université d'Ampanihy, célébration des dix ans de la FIZAA à Toamasina — c'est votre façon de rendre au Sud ce que le Sud vous a donné ?
Exactement. La musique m'a tout apporté — la reconnaissance, les voyages, les rencontres. Il est normal que je rende au pays ce qu'il m'a donné. Le Sud de Madagascar a des besoins immenses — en eau, en éducation, en infrastructures. Si ma guitare peut servir à financer un puits ou une salle de classe à Ampanihy, alors elle aura servi à quelque chose de plus grand que moi. Qu'importe la distance, la musique reste ce pont infini qui rassemble. Ma trajectoire est accomplie — mais le voyage, lui, continue.
Propos recueillis par Tatiana Randriamanankajasoa