Saotr’ala : Demande à la forêt
13 juin 2017 - Traditions commentaires   //   531 Views   //   N°: 89

Dans le district d’Anosibe-Anala, la forêt et tout ce qu’elle renferme sont sacrés. Avant d’abattre ne serait-ce qu’un arbre, il faut observer le rite du « Saotr’ala », la demande en règle à l’esprit de la forêt. Sinon gare à toi. Si tu ne me crois pas, demande à la forêt.

Un mercredi du mois d’avril à Anosibe-Anala, dans l’Alaotra-Mangoro. Alors que le cyclone Enawo est reparti et que la saison des pluies prend fin, les différentes activités de l’exploitation forestière reprennent. Joany Rabemanana dit Rabe, suivi de quelques proches et de collègues charbonniers, conduit un jeune zébu à tête blanche. Dans son sac à dos, deux bouteilles de toaka gasy (rhum artisanal) et une poignée de bonbons.

Le groupe s’enfonce dans la jungle pour pratiquer le Saotr’ala (littéralement remercier, gratifier la forêt). Raison de ce cérémonial ? Ils vont devoir abattre quelques ares d’eucalyptus pour en faire du charbon et demande à la forêt de ne pas leur en vouloir. « Ici, on ne coupe pas un seul pied d’arbre sans avoir observé ce rite », avance Rabe. Ce n’est pas un écolo, juste un paysan qui doit tout à la forêt et lui en est reconnaissant.

S’ensuivent de longues incantations où Rabe appelle le Zanahary (le Créateur) et surtout l’esprit de la forêt. Puis on procède à l’abattage de l’animal. Le foie et la bosse du zébu sont grillés sur place afin que la fumée monte au ciel et arrive jusqu’aux dieux. Une partie de la viande, cuite elle aussi sur place, sera partagée avec l’assistance, le reste emporté au village pour les proches qui n’ont pas pu venir. « Nous allons faire tomber beaucoup de grands arbres, c’est pour cela qu’on a abattu un zébu. Mais ceux qui ne coupent que quelques jeunes plants ne sacrifient généralement qu’un poulet », explique Rabe.

« Les esprits ne demandent pas l’impossible, ils veulent juste la gratitude des humains pour tout ce qu’ils leur donnent depuis des siècles. » Beaucoup de récits pas très réjouissants sont racontés sur ceux qui ne respectent pas les rituels et les fady (interdits). Ainsi, au cours des années 2000 une grande société d’exploitation minière est venue s’installer à Madagascar. Pour atteindre la mine, des pelleteuses ont été déployées pour ouvrir des routes dans la forêt. « Malgré la mise en garde des riverains, ils ont commencé à couper les arbres et à s’enfoncer dans la forêt sans observer les rituels », se souvient Rabe. Mais quand ils ont rebroussé chemin le soir pour revenir au campement, les arbres qu’ils avaient coupés étaient de nouveau sur pied !

Rabe jure que c’est vrai et affirme que le phénomène s’est reproduit pendant des jours. « Alors ils ont fini par craquer et dix zébus ont été abattus d’un coup en demande de pardon et de bénédiction à l’esprit de la forêt… » Dommage qu’une telle tradition appelant à l’exploitation sage et mesurée de l’écosystème ne puisse être exportée en Amazonie…

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