Rolf : « Si tu payes pas, tu passes pas »
1 février 2019 - Cultures commentaires   //   1054 Views   //   N°: 109

Il est connu pour sa grande gueule. Mais selon lui, ses critiques sont justifiées : le matraquage, le pourvoir de l’argent, le système pourri… Malgré tout, Rolf continue de faire ce qu’il aime, la musique. C’est ce qui le rend heureux.

Depuis des années, tu cries haut et fort ta colère envers le système ?
Frustration, colère et haine parfois ! Ça a commencé il y a dix ou quinze ans avec le matraquage médiatique. Dans tous les domaines, pas seulement artistique. Au final, c’est le règne des incompétents et des incapables. C’est pour cela que le pays est dans le rouge aujourd’hui actuellement, alors que nous disposons de telles ressources humaines, culturelles et naturelles. J’ai honte ! Si tu discutes avec les gens, ils ne savent pas ce que c’est que le matraquage. Ils croient que si tu vois un truc à la télé ou que tu l’entends à la radio, c’est forcément que c’est bien. Alors si en plus il passe en boucle ! Ils sont aveuglés par le système. Quand j’entends les chansons qui sont diffusées à la radio, je dis que c’est du grand n’importe quoi ! On dirait qu’il suffit d’avoir un ordinateur et d’appuyer sur un bouton pour faire de la musique. Je blâme les médias. Il faut toujours payer pour passer à la radio, à la télé ou paraître dans les journaux et ça se dit journalistes culturels…

Tu ne te fais pas que des amis avec des propos pareils…
Je ne dis que ce qui est vrai. Je suis objectif. Je pense que j’ai le droit d’être en colère parce que c’est de mon métier que je parle, même si je ne peux pas en vivre. Certains me disent d’entrer dans le système, c’est plus payant mais c’est contraire à mes principes. Est-ce que c’est moi le fou dans cette société ? où il faut voler, mentir, tricher pour réussir. Nous sommes dans le royaume du toc. De la frime et du toc. Tout pour le paraître. Mais je serais vite à bout si je devais m’indigner à chaque fois. Alors je préfère rester moi-même. A travers ma musique, je m’exprime et c’est tout.

Pourquoi avoir choisi cette voie ?
En fait, j’ai commencé la musique très tard, à 24 ans. Mon père voulait que je continue mes études. J’ai fait de la fabrication mécanique à Saint-Michel, de la médecine en Côte d’Ivoire pendant deux ans et en France, puis de la biologie jusqu’en licence, mais je ne me voyais pas en blouse blanche. Je ne voulais faire que de la musique. Alors, en 1992, j’ai intégré un groupe de rock qui s’appelait L’oreille cassée avec des potes de l’université. Et j’ai commencé à jouer de la basse.

Comment t’es-tu retrouvé avec une basse entre les mains la première fois ?
J’ai commencé par la guitare mais je jouais mal, je ne me souvenais d’aucun accord. Et lors d’une soirée, voilà que j’ai pris la basse d’un mec et que j’ai commencé à gratouiller. Tout de suite, ç’a été le déclic ! Je me suis souvenu que tout petit j’adorais la grosse rythmique du funk avec la basse en avant. J’ai appris seul, je m’entraînais 12 heures par jour. J’ai juste pris un cours d’une heure avec Olivier Carole, le bassiste de Ben l’Oncle Soul. La basse, comparée à la guitare, c’est une autre mélodie, d’autres accords. C’est carrément une autre musique.

S’il fallait définir ton style ?
Moi-même, je n’y arrive pas ! Je dirais que je fais de la musique jouée par un Malgache et non pas de la musique malgache. Je n’ai rien contre, j’adore les musiques traditionnelles, mais je suis plus ouvert à la modernité. J’aime le funk, le reggae, le rock, le salegy, le slap… je combine tout ça. Notre force est que notre musique est basée sur le rythme ternaire et cela ouvre plein de possibilités. La salsa ou le reggae, par exemple, c’est toujours binaire et c’est vite saturé question créativité. Dans le ternaire, tu rajoutes un petit truc et ça change complètement les choses.

Tes paroles sont plutôt engagées…
Dans Ombalahy, je parle justement de matraquage, de mettre en valeur les professionnels. Dans Tany, je parle de l’écologie, de protéger nos terres pour nos enfants. Il y a également une chanson intitulée Filoha (Président) où je m’adresse au Président pour qu’il voie de plus près les conditions du peuple. Mais il m’arrive aussi de parler d’amour, surtout dans mon deuxième album… tout simplement parce que j’étais amoureux (rires). La plupart du temps, l’inspiration vient de la basse, parfois ce sont les paroles ou la mélodie.

Après 2010, tu as arrêté de sortir des albums. Pourquoi ?
Parce que je perdais plus d’argent que je n’en gagnais. Je faisais tout en autoproduction. J’ai sorti cinq albums jusqu’en 2010 : Human (2000), Hiala (2002), Mozikako (2004), Fanantenako (2007) et Ombalahy (2010). Il y a des gens qui ont presque tous mes albums mais certains titres sont faux, j’en ai conclu que c’étaient des albums piratés. Maintenant, je me concentre plus sur la réalisation de vidéos, des « live » que j’enregistre chez moi avec un fond noir, sans artifices. Je n’ai pas besoin de cocotiers, de drones ou de faire le beau gosse. Juste la musique et les instruments. C’est suffisant.

Tu collabores beaucoup avec d’autres musiciens…
Bizarrement, les gens pensent que je suis très hautain et me détestent sans vraiment me connaître. Je ne choisis pas forcément les gens avec qui je veux travailler. C’est plutôt les liens d’amitié. Par exemple avec Silo, nous nous connaissons depuis 1998 mais nous n’avons joué ensemble qu’en 2013. Je dirais que c’est ma plus belle collaboration. J’ai appris beaucoup de lui, c’est un génie. Pour moi, c’est le plus grand musicien malgache. Nous avons aussi créé Voots Kongregation, nous étions quinze. Mais la vie a fait que chacun a pris un chemin différent. Le collectif existe toujours, mais nous ne sommes plus que cinq. Sinon, je forme un duo avec ma femme, Imiangaly, depuis 2010 ou 2011.

Les projets ?
Quand j’étais en résidence à Toliara (Tuléar), j’ai découvert le trio Belongo. J’aimerais le faire tourner ici à Tana en février ou en mars. C’est un super groupe du sud, hyper ouvert, moderne et qui sonne funk ! Je ne me prétends pas producteur, c’est juste pour aider.

Propos recueillis par #AinaZoRaberanto

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