Putain de bagnole par Johary Ravaloson
14 janvier 2013 - Fictions commentaires   //   700 Views   //   N°: 36

J’éteignis l’ordinateur, lassé de surfer sur des vagues d’informations dont je ne savais déjà plus en quoi elles pouvaient m’intéresser, quand l’alarme d’une voiture tonitrua encore dans le quartier, peutêtre pour la troisième ou quatrième fois. Je me levai et descendis dans la cour.

L’atmosphère était toujours aussi moite. Malgré les grondements lointains, l’orage ne semblait pas près d’éclater. Notre grille qui grinçait toujours un peu réveilla le vieux chien des voisins. Il rameuta les autres du quartier, lesquels, chacun derrière leur mur, exprimèrent leur vigilance. Aucune réaction derrière les volets clos de la rue.

J’avançai entre les voitures garées sur le trottoir vers l’origine du trouble. « Ta gueule, vieux ! », je jetai au chien en passant devant son portail.

Il continua encore à japper un moment, peut-être déjà dans ses rêves, avant de se rendormir. L’avertisseur de l’automobile par contre ne cessait de beugler. Je frôlai dans l’ombre deux ou trois chiens errants en débouchant sur le parking.

Sous la lumière épuisée de la JIRAMA bramaient Kama et son acolyte. C’était la fin du mois, les préposés au gardiennage trompaient leur ennui avec du rhum bon marché. Trop. Je m’apprêtais à les engueuler vertement quand j’aperçus derrière eux une splendeur inattendue entre des feux clignotants. Talons compensés, jolies chevilles, longues jambes, bustier très correct, des cheveux bouclés teints vermillon. Le tout scintillait sur le mufle d’un véhicule de sport, lequel, feux et klaxon en folie, en paraissait tout excité. Un vrai faux décor de pub.

Je ne distinguais pas les traits de la fille. J’étais pourtant prêt à parier que je la connaissais. De vue, bien sûr. Elle passait souvent dans la rue sur une grosse moto derrière un vazaha. Les cheveux rouges que je voyais pour une fois hors du casque confirmaient sûrement mon intuition, mais je reconnaissais surtout les jambes magnifiques avec leurs fines attaches. Je m’en prenais aux gardiens pour me donner une contenance.

– Pardon, M’sié ! bredouilla notre Tandroy de service. C’est Madame qui s’assied sur le capot de la voiture ! Je feignis finalement de m’apercevoir de sa présence. Je me demandais si c’étaient ses vrais cheveux, lissés et teints, ou des rajouts. Elle s’était relevée et le coupé BMW, tout de suite moins paniqué, cessa de brailler. Les feux qui continuaient à clignoter projetaient ombres et lumières sur une jolie frimousse. La foudre tonnait dans le lointain.

– Enfin, un homme qui vient au secours d’une pauvre femme ! dit-elle d’un ton où le désespoir se percevait derrière l’ironie.
Je jetai un oeil vers mes deux ivrognes.

– N’avons rien fait, M’sié ! s’écriaient-ils déjà.

– Ils n’y sont pour rien, confirma la jeune femme. Il n’y a aucun taxi dans cette ville quand on en cherche ! Je suis fatiguée !

Comme pour confirmer ses dires, elle s’appuya à nouveau contre l’infernale allemande, déclenchant à nouveau l’alarme et retroussant encore un peu sa jupe. Dans le monde réel, ce genre de fille ne m’aurait pas jeté un coup d’oeil. J’essayais ardemment de ne pas trop faire figurer sur mon visage le ravissement d’un affamé découvrant une table bien mise. Trop. Alors que cela beuglait et clignotait tout autour, rien ne titillait ma méfiance.

– Vous me conduisez au Mojo, au lieu de laisser klaxonner bêtement cette voiture ! ajouta-t-elle.

– Ce n’est pas ma voiture !

– Ah ! dit-elle, se relevant comme finalement ennuyée par l’alarme incessante… Vous avez une voiture au moins ? me toisa-t-elle d’un regard méfiant.

– Euh !… j’ai la 309… là-bas ! dis-je quand je retrouvai enfin l’endroit où mon frère avait rangé la voiture paternelle.

– Eh bien ! fit-elle en hochant la tête sans que je ne susse distinguer un signe d’approbation certaine. Allons-y !

– Je vais chercher la clé, dis-je précipitamment. Quand je revins, clé en main et un bon tiers de mon enveloppe mensuelle dans la poche, je n’ai pas vraiment compté, elle était sur le capot de la Peugeot, laquelle ne faisait ni clignoter ses feux ni retentir sa trompe mais n’en resplendissait pas moins ; pas moins, je vous assure, que le coupé esseulé là-bas.
J’espérais qu’il y avait assez d’essence et qu’elle démarrerait au quart de tour.

– Madame, je vous en prie ! fis-je, le geste large, en lui ouvrant la portière. Son parfum mélangé à un peu de sueur – elle avait dû marcher jusqu’ici – me faisait chavirer. Le nez aux anges, je mis le contact.
Je roulais doucement vers Isoraka, en émoi comme le ciel qui s’éclairait par intermittence. Au bout d’une dizaine de minutes quand même, j’ouvris la fenêtre et osai enfin regarder du côté de ma passagère.

– Vous êtes magnifique ! bredouillai-je.

Qu’avais-je donc dit ? Elle me lança un regard sombre et un flot de paroles semblant irrépressibles inonda ma pauvre voiture. Il semblait qu’on était tous les mêmes, qu’on ne cherchait qu’une chose avec elle, qu’elle était davantage qu’un beau cul, qu’on profitait de sa faiblesse, etc. Beaucoup de choses vraies, sans aucun doute, mais dont je ne voyais pas le rapport avec moi… mais enfin, je veux dire, avec le fait qu’elle fût là, dans la voiture avec moi ; c’était elle après tout qui avait demandé à ce que je l’accompagne, non ? Je m’arrêtai en prenant garde qu’on fût sous un bon lampadaire de la rue d’Antaninarenina. Pour ne pas l’effaroucher davantage, je n’éteignis même pas le moteur, virai d’une main un agent de sécurité qui s’approchait – une belle fille même dans une voiture pourrie en impose – et de l’autre tentai d’apaiser les siennes, qui malmenaient mon tableau de bord :

– Je ne veux rien de toi, lui mentis-je quand elle leva les yeux vers moi.
Un éclair traversa le pare-brise. Ses beaux yeux en amande s’embuèrent et des grosses larmes s’en échappèrent. Elle se mit à sangloter de plus en plus fort. Je serrai plus fortement sa main, dégageai un peu ses cheveux qui tombaient sur son visage. Je lui dis :

– Je veux de toi… seulement ce que tu m’accorderas de ton plein gré. Tu es magnifique, n’importe quel homme serait heureux à tes côtés, et devrait te le rendre au centuple. Celui pour qui tu verses ces larmes a bien de la chance mais ne te mérite pas.
Je lui dis tout ça et peut-être autre chose. Ses sanglots se calmèrent. Je ne respirai plus. Elle me regarda intensément.

– Tu feras quelque chose pour moi ?

– Bien-sûr, tout ce que tu voudras !
Que n’ai-je pas dit là ! En tout cas, nous voilà rebroussant chemin, passant devant le parking de Kama, dépassant la maison familiale, pour ne s’arrêter que devant une baraque cossue et illuminée à la limite de notre quartier.

– Je n’en ai pas pour longtemps, dit-elle en descendant de la voiture. Les premières gouttes de pluie tombèrent. Pestant, elle mit son sac illico sur la tête. « Ce sont ses vrais cheveux », pensai-je en la regardant franchir la grille éclairée.

L’orage longtemps attendu s’en donnait à coeur joie. Le ciel se déversait comme d’un trop-plein. Des sacs en plastique et divers détritus dansaient sur les flots qui s’étaient formés dans la rue. Je n’aurais pas parié un ariary pour moi contre ses cheveux. Les coups de tonnerre se succédaient. Au bout d’un quart d’heure, cela s’arrêta aussi soudainement que cela avait commencé. Je me rassérénais. Ses cheveux ne risquaient plus rien. Je guettais sa sortie. Les lumières s’éteignirent dans la maison du vazaha, une à une, celles de la grille d’entrée également. J’attendis encore cinq minutes, puis cinq autres. Un peu de son odeur persistait aux alentours de son siège.

Un chien hurla dans la nuit. D’autres dans le voisinage répondirent, souscrivant au bonheur d’être un chien dans la nuit et de hurler. Des voix se manifestèrent, exigeant le silence. Les chiens sont des chiens. Un chien aboyait à nouveau. Les autres alentour répondaient, rageant du malheur d’être un chien dans cette ville. Démarrer. Il ne manquait plus que ça, putain de bagnole !

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