Philippe Razanakolona, Directeur de Meva Holding : « Le riz rose malgache a une vocation internationale »
2 mai 2017 - Éco commentaires   //   2862 Views   //   N°: 88

Le riz rose ou Dista, produit de façon biologique à Madagascar, séduit de plus en plus les marchés américain et européen. A travers la marque Meva Foods, Philippe Razanakolona mise sur cette variété locale pour donner un coup de pouce à la riziculture malgache. Encore un qui voit la vie en rose ?

En gros, le riz rose ?
Le Dista est une variété de riz de la région d’Alaotra. Son nom vient de Jean-Baptiste Rakotomandimby qui a découvert et développé cette semence. Dans une catégorie très large on peut lui donner l’appellation de « riz rouge ». Au Bhoutan, au Pakistan, dans les pays d’Asie en général, il y a beaucoup de riz rouge. A Madagascar, nous avons aussi nos variétés, mais celle-là est différente. Sa particularité est qu’on le polit très peu d’où sa couleur rose. Ce faisant, on ne touche presque pas à la couche de son autour du grain. Or, elle recèle 90 % de la valeur nutritive du riz, elle est très riche en fibres, en antioxydants, en minéraux, bref un excellent nutriment. Par rapport aux autres riz complets comme le riz brun ou le riz rouge asiatique, le Dista a aussi une saveur distincte, un peu sucrée, très agréable.

Pourquoi riz rose s’il est rouge ?
Ce sont les Américains en l’important qui ont lancé l’appellation de « riz rose » pour le démarquer

« Nous savons tous qu’il y a un gros travail à faire au niveau des normes de qualité… »

des autres riz sur le marché. Mais le marché européen est également un débouché très important. En janvier dernier, en partenariat avec Cap Export et grâce à un financement de la Banque mondiale, nous avons eu l’opportunité de faire partie des neuf entreprises malgaches qui sont allées au Salon international de la restauration et de l’hôtellerie alimentaire (Sirha) à Lyon, le plus gros salon du monde dans ce secteur avec 200 000 visiteurs. Je l’ai fait goûter à 2 000 personnes. D’abord bouilli et sans assaisonnement pour en saisir les arômes naturels, puis sous forme de verrines de riz rose au lait assaisonné de vanille et de chocolat, préparées par le chef Lalaina, pour une véritable expérience culinaire. L’engouement a été immédiat. Je peux dire que le Dista se positionne aujourd’hui parmi les riz spécialisés internationaux au même titre que le riz rouge asiatique et le riz noir. Il a un fort potentiel à l’international, porté par la vague du bio et du non transformé.

Et sur le marché local ?
Il en est du riz rose comme de tous ces produits locaux qui sont consommées à l’étranger,

mais pas sous la forme Dista. Il est poli à 100 %, c’est presque du riz blanc, un peu teinté de rose, ou à 50 % avec un peu de son autour du grain, mais il a perdu la moitié de sa valeur nutritive. Culturellement, la façon dont nous consommons nos produits nous est propre. C’est pourquoi nous devons savoir comment ça se passe ailleurs, pour les valoriser sur l’international.

C’est le cheval de bataille de Meva Holding…
Nous voulons être ce pont entre le local et l’international. Nous savons tous que Madagascar a encore un gros travail à faire au niveau des normes de qualité et de la professionnalisation de ses filières. Pourtant, au-delà de la vanille, des litchis et du cacao qui sont déjà bien installés à l’extérieur, le pays regorge de produits locaux que l’on trouve à l’état naturel, bruts ou même transformés, mais que nous avons du mal à désenclaver. Une des principales raisons est la logistique des transports qui est compliquée. Par exemple, les bananes qui font le trajet de Toamasina à Tana sont chargées par tonnes sur des camions et présentent un aspect visuel qui n’est pas du tout vendeur à l’international. Pourtant, tout étranger qui vient à Madagascar et qui goûte à une banane ranjaly est étonné de sa qualité…

Comment expliquer que le pays ait tant de variétés de riz et néanmoins en importe ?
Il est difficile d’évaluer le marché local car les données sont difficilement accessibles et la majorité des exploitants ne comptabilisent pas leur production. Mais si l’on regarde de façon macro, on sait que la consommation annuelle du riz tourne autour de 120 kg habitant, ce qui représente un besoin d’environ 3,2 millions de tonnes de riz annuellement. Selon les données disponibles, la production annuelle de paddy oscille autour de 4,5 millions de tonnes, ce qui représente après transformation entre environ 3,5 millions de tonnes de riz par an. On peut donc estimer que la quantité produite localement pourrait répondre à la demande, alors qu’actuellement on importe près de10 % de la demande nationale. Des riz qui n’ont pas forcément les qualités nutritives de nos variétés locales…

Comment expliquer ce paradoxe ?
Le principal problème que nous avons observé en sillonnant l’île est que globalement le Nord produit plus que le Sud. Mais le coût de distribution de riz en provenance du Nord est trop élevé pour convenir au pouvoir d’achat du Sud. Les mêmes problèmes de distribution se retrouvent au niveau régional. Par exemple, les surplus de riz à Morombe ont du mal à se vendre sur la côte : les grossistes de Toliara sont prêts à acheter au prix de Morombe mais en incluant le transport, alors que les agriculteurs veulent vendre leur riz au prix du marché en y ajoutant les frais de transport. L’augmentation du rendement des agriculteurs permettrait d’augmenter les volumes et de réduire le coût unitaire de production, ce qui permettrait d’augmenter leur marge et leur pouvoir d’achat. A l’échelle nationale, nous avons une moyenne de rendement de 2,6 tonnes à l’hectare, sachant que les très gros produisent beaucoup mais que la majorité produit à peine 2 tonnes, voire 1,5 tonne.

On a du mal à comprendre pourquoi le système de riziculture intensif n’a pas été développé à Madagascar…
A travers le pays les semences sont difficiles à trouver et quand nous proposons certaines variétés, les producteurs sont réticents. C’est pourquoi nous avons développé ce programme Riz Up qui veut solutionner les obstacles à la riziculture intensive grâce à une méthode totalement malgache, le SRI-GB. En gros, nous développons la qualité des semences en prenant une part du risque si cela échoue. Ensuite nous partageons l’excédent produit. Notre objectif est de passer de 2 tonnes à 8 tonnes à l’hectare. La majorité a triplé son revenu par récolte en s’inscrivant dans le programme sachant que nous travaillons avec plus de 200 agriculteurs dans le pays.

Contact
Philippe Razanakolona : philippe@razalpin.org

Propos recueillis par #AinaZoRaberanto

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