Petite ronde de nuit
16 mars 2013 - Fictions commentaires   //   822 Views   //   N°: 38

Pendant qu’elle se lavait dans le bidet, le brigadier, buvant à petits coups son whisky local, épiait les bruits de la ville qui venaient jusqu’à la petite chambre sous les toits.
Du brouhaha sourd et lointain, il distinguait peu à peu le rugissement de qui profitait de la route libre de la nuit pour pousser une petite pointe, on entendit son coup de frein au virage du lac quelques secondes après, le râle du camion poussif qui ramenait quelques ouvriers en retard, les taxis qui rallumaient leurs moteurs en bas des 

pentes, et l’autre fou qui s’amusait à klaxonner en passant devant l’hôpital.
– T’as fini ? Tu mets des heures à te laver !
– Je viens, chéri, attends un peu ! 

Les voitures marquant une nette pause, il perçut quelques éclats de voix émanant de rares places illuminées avec son lot de restaurateurs ambulants.
Puis les chiens. Le brigadier adore imaginer les chiens se passant des messages à travers toute la ville. Il a plein d’histoires de chiens. Des vrais personnages. Un héros même.
Un chien gentil qui aime les enfants, les protège, et qui se transforme même en super héros parfois (il a des ailes qu’il sort aux moments critiques).
– Tu connais l’histoire du chien qui a des ailes ?
– Tu es bête, chéri ! T’es bête mais t’es gentil.
– Bon, tu t’amènes ? Tu vas être plus propre qu’une vierge à la communion !

Il aime ces moments de relâchement. Il en profite parfois pour balancer des leçons de morale, parfois pour ravaler une culpabilité, banaliser une injustice mais, le plus souvent, pour recréer la journée à sa guise et faire rire les filles. Puis, avec leurs éclats de rire et sa flasque, il s’en va affronter les rues.

Sous un lampadaire, des noctambules prenaient leurs cafés entre les taxis en maraude. On peut aussi trouver de la soupe avec des nouilles, puis bien sûr le fameux vary amin’anana, le riz aux brèdes. On mange et on boit debout. Les conversations tournent. Des petits cercles se font et se défont. Un mouvement ondoyant autour d’une cafetière en fer-blanc. Voyous et travailleurs de la nuit se repassent les tasses que le cafetier trempe en un diligent rinçage dans un broc d’eau louche.
– Après vous, dit le brigadier.

Le type, en tenue de vigile, siffla vite fait son breuvage et jeta la tasse dans le broc. Il maugréa quelques choses indistinctes et monta, sous les yeux du brigadier, dans une de ces petite voiture de livraison, marquée au nom d’une importante agence de sécurité. Cinq boîtes disséminées dans la ville à inspecter toutes les heures, il n’a pas le temps de traîner.

Il n’avait pas vraiment voulu. Il avait ralenti automatiquement quand il avait vu dans ses phares les petites têtes, puis il croisa le regard de la femme, devant, avec le bébé dans les bras, et quand l’homme émergea du capot de la voiture, lui faisant signe, il tourna le volant pour se garer sur le bas-côté. En serrant le frein cependant, un frisson de doute l’effleura. L’homme s’approchait. Il baissa sa vitre.
– J’ai cassé le câble de l’accélérateur, je crois !
– Ça m’est déjà arrivé, répondit-il, souriant à l’idée qu’il pourrait être utile, efficace et surtout repartir rapidement.

Il sortit de la vannette et se dirigea vers la gueule ouverte sur le moteur, hochant la tête vers l’homme qui ne cessait de parler. Hochement de tête également vers la femme. Agitation à l’arrière.

Brèves semonces de la mère aux enfants qui trouvaient le temps long.
– Je ne suis pas sûr parce qu’on ne voit rien, je n’ai que des allumettes, s’excusa l’homme. Ça a lâché d’un coup sous mon pied. Effluves d’alcool sous le vent de pas de chance. Il revint sur ses pas, farfouilla dans sa boîte à gants et, vite fait, irradia la nuit avec sa méga lampe 100 watts. Excitations semoncées aussitôt dans la voiture. L’homme est bien habillé mais n’est pas pour autant en tenue pour sortir le soir. Moteur mal entretenu sous le capot. Il dénicha rapidement l’origine du mal, l’homme avait raison.

– On ne trouvera nulle part un câble de remplacement à cette heure-ci !
– Puis, il est déjà trop court pour être raccordé !
– Pour le raccorder à la pédale, oui !
– Quand cela m’est arrivé, expliqua-t-il, heureusement je n’étais pas seul. Une voiture break avec le moteur à l’arrière. Mon collègue s’était mis dans le coffre et tirait avec le bout qui restait lorsque je lui criais d’accélérer.
– Hélas, ce n’est pas un break, je ne pourrais pas mettre un des enfants sous le capot.
– Ce n’est pas la peine, Monsieur, s’exclama-t-il en riant, un peu gêné, avec une bonne ficelle vous tirerez vous-même le câble !
– Ah oui ! Euh, je… j’ai bien peur de ne pas avoir de ficelle… Mais j’ai mes lacets et peut-être ceux des baskets des enfants !
– Ce n’est pas la peine, Monsieur, dit-il, riant franchement, j’ai ce qu’il vous faut.
Il revint sur ses pas, farfouilla dans sa boîte à gants et, vite fait, déroula un fil électrique qu’il noua avec dextérité au câble, non sans prendre la précaution de faire un noeud d’arrêt à chaque bout.
– Vous voyez, dit-il rayonnant, on introduit ce fil dans l’habitacle et vous tirez dessus quand vous voulez accélérer.
– Ouais, dit l’homme, j’ai compris. Il faut pas non plus me prendre pour un con.
– Essayez !
Cela dit, il avait nettement perçu le changement de ton de l’homme. Il ne voulait pas qu’il lui gâte sa bonne action. Puis il ne devait pas traîner.
– Tirez, et essayez de démarrer ! dit-il, une fois qu’il eut réussi à faire se faufiler le fil électrique le long de la colonne de direction. En baissant le capot, il saisit vaguement, dans les rayons de sa méga lampe, pourquoi il s’était arrêté. Il baissa sa lumière éblouissante comme on baisserait les yeux devant des choses qu’on ne devrait pas voir. Chercha tout de même dans le clair-obscur le regard de la femme. S’approcha du côté du chauffeur. Celui-ci démarra.
– Alors ?
– Ça va, dit l’homme qui faisait ronronner le moteur en tirant sur le fil.
– Roulez doucement, recommanda-t-il.
– Tiens, lui dit l’homme en lui fourguant, dans la main qui ne tenait pas la lampe, des billets de 1 000 agrafés.
– Un merci aurait suffi ! aurait-il voulu dire, mais la voiture s’éloignait déjà en cahotant. Il n’était plus sûr non plus, en froissant le petit paquet de billets dans sa main. Il cria « Merci ! » dans la nuit.

La voiture cahotait, l’homme ne synchronisant pas encore parfaitement ses mouvements. Le passage des vitesses était particulièrement difficile ; il n’avait pas assez de mains. Il aurait voulu passer le fil à la femme mais elle avait déjà le petit dans les bras et de toute façon cela n’aurait fait qu’ajouter une difficulté.
– T’as eu de la chance, dit la femme.
– Ouais, je galère en pleine nuit pour rentrer ma famille chez moi et t’appelles ça de la chance !
– Mais tu peux rentrer ta famille chez toi, nous avons eu de la chance de tomber sur un pro.
– Ouais, un petit malin !
La femme passait une main derrière la nuque de l’homme et le caressait doucement.
– T’es trop tendu !
– J’suis fatigué.
– Mon père parle beaucoup.
– Et surtout il ne va pas se lever à l’heure où je vais me lever.
– Tu es content tout de même qu’il t’ait passé les rênes de la boîte, non ? C’est ce que tu voulais depuis longtemps ?
Tu voulais changer les choses, moderniser ?
– Ouais mais il faut que je lui rende des comptes toutes les semaines, il veut tout contrôler encore. La moindre de mes dépenses, il la dissèque au milieu du repas de famille.
– Calme-toi !
– Je ne peux même pas remplacer cette p… de voiture !
– Attention !
Hurlement de freins. Il n’y eut pas le fracas fatidique de tôles se percutant puis se froissant. Juste quelques secondes de frayeur.
– Il s’en est fallu de peu !
– Ce ne serait pas cool d’avoir un accident maintenant !
– Ce n’est jamais le moment d’avoir un accident !

Les exclamations fusaient dans l’habitacle serré. Le chauffeur, avec son rire gras, entraîna tous les autres. C’était sûr, une heure plus tôt, avec ce qu’ils trimbalaient dans le camion, ils n’avaient pas intérêt à se faire remarquer. Mais si…, bon, hein ! Ils avaient de quoi boucher les yeux des curieux. Le chef se prit une rasade du Mangoustan et refit tourner la bouteille.

– Tu nous files un peu d’avance, chef ? On a ramené le colis, hein, n’est-ce pas les gars ?
– C’est vrai ! c’est vrai ! dirent les gars.
– Vrai qu’on les a gagnés ! hurla le chauffeur.
– Demain. C’est convenu comme ça. On ne va pas y revenir. Je vous offre à chacun un bon taxi. Pas une pute, non, ce n’est pas le moment de faire une folie de vos corps, un bon taxi, un vary amin’anana si vous voulez, puis vous rentrez chez vous et on se retrouve demain.
– Et pour ceux qui n’ont pas de chez soi ?
– Tu auras la pute du camion, rugit le chauffeur. Ha ! Ha ! Ha !

Et une nouvelle fois, le rire du chauffeur comme le moteur tractant ses douze tonnes emporta la peur et les rires de cinq hommes exaltés. Le chef ouvrit une autre bouteille. Cela riait, s’acclamait, vociférait. Le chauffeur accéléra en descendant les vieux pavés de la rue de l’hôpital. Il hurlait et faisait hurler sa trompe dans la nuit.

Le brigadier dressa les oreilles et, avant de se redresser lui-même tout-à-fait, jeta son cinquième café dans l’eau de lavasse.

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