Ouioui en Malgachie
10 mars 2014 - Fictions commentaires   //   839 Views

Ivato Malagachie

En Malgachie, on descend de l’avion comme dans les films, directement sur le tarmac. Il n’y a pas de photographes, de tapis rouge, de limousines noires, par contre ça sent la vanille. Avant de sortir de l’avion, le commandant de bord et les hôtesses bien coiffées ont tenu à me serrer la main pour me féliciter de mon courage face à la trouille. L’équipage me conseille de me reposer à cause du décalage horaire.

Le décalage horaire ce sont les montres suisses qui accélèrent ou freinent suivant la distance de votre voyage. Dans l’avion, il n’y a personne qui a l’heure juste. Les montres sont toutes fausses. Par exemple et pour faire simple, si vous donnez rendez-vous à quelqu’un dans l’avion pour un boulot ou un entretien d’embauche, c’est à 100 % sûr que cette personne sera soit en avance, soit en retard.

Je n’ai pas totalement compris l’explication rationnelle du décalage, mais de ce que je sais, c’est un problème de rotation. La mappemonde tourne sur son axe et le soleil tourne autour de la mappemonde. Cela provoque une double rotation rotative qui ressemble aux rotules de direction. Mécaniquement semblable aux roulements à billes des bicyclettes.

Suivant la direction prise par le pilote de l’avion, vous pédalez à l’envers. Au-delà des montres décalées cela provoque des turbulences dans le cerveau des voyageurs. Le décalage horaire se traduit par un petit-déjeuner à treize heures et un dîner à quatre heures du matin. Au final, quand vous arrivez enfin à destination, vous n’arrivez plus à dormir correctement. Même si vous ajustez votre montre d’un côté, votre corps de l’autre n’est pas à l’heure exacte. Il faut à la mécanique du cerveau le temps de régler ses papiers de douanes, déclarer ce qu’il a dans le ciboulot. Laisser le temps de faire la queue à la frontière du réel et de se faire tamponner en bonne et due forme.

Pour ma part, je n’ai pas senti d’effets secondaires particuliers. Tout d’abord, je n’ai pas de montre externe, pas d’horloge interne. L’explication, ensuite, viendrait peut-être de la capacité de mon cerveau à se coller aux fuseaux horaires.

Les conséquences du décalage sont désastreuses pour les hôtesses de l’air. Elles sont maigres car elles ne savent plus réellement quand il faut manger. À peine arrivées, elles redécollent pour d’autres petits-déjeuners. Comme seuls bagages, elles ont de toutes petites valises à roulettes avec juste de quoi se changer les idées. Imaginez qu’elles peuvent suivre le soleil dans sa rotation rotative, ne jamais voir le jour et sauter des repas. Le diagnostic est redoutable : ne pas manger à la bonne heure, laisser filer le temps… voilà en deux mots l’hygiène de vie des hôtesses d’avions. Ça leur donne ce côté tête en l’air. Pour un bon équilibre, il vaut mieux être hôtesse de terre.

Une fois les pieds sur le tarmac on peut raconter ce qu’on veut, mais c’est quand même bien agréable de sentir à nouveau le contact du sol de la Terre sous la plante des pieds. Après le tarmac, c’est là qu’il faut remettre les pendules à l’heure car il y a le passage à la douane. Les douaniers ont des casquettes et sont là pour ouvrir les valises et les sacs à dos afin de demander ce que chacun a à déclarer.

Quand vint mon tour, sans hésiter j’ai déclaré haut et fort que j’étais vraiment content d’être arrivé à bon port. Ils ont refermé mon sac, ont souri et m’ont dit Tonga soa (bienvenue). Une fois passé la frontière des valises, j’ai aperçu une silhouette dans la foule qui sautillait avec une pancarte « Choco-Lu ».

Il s’appelle Mamy Razafimalala, Malgache de Malgachie, petit comme Gus mon jeune frère, avec le même sourire mais cinq dents en moins. J’ai déclaré une deuxième fois le plaisir qu’exhalait mon cerveau d’être arrivé à bon port, même si les avions n’ont pas d’ancres.

Mamy m’a répondu :

- À la bonne heure, vous voilà !

Je me suis excusé de ne pas avoir de montre et de ne pas savoir si j’étais en avance ou en retard.

Tsy manina !

- Ca veut dire quoi ?

- Pas de problème. Montez dans la voiture, zeu suis votre guide.

Je dois dire que les premières images de Malgachie sont déroutantes. Depuis la vitre de la 4L, nous traversons Ivato, le quartier de l’aéroport pour rejoindre Tsaralalana. Autant de lettres en majuscule que de gens en minuscule. Les rues sont pleines à craquer. Il y a en même temps des voitures, des charrettes, des piétons, des pousse-pousse, des Mobylettes, des bicyclettes, des gens qui transportent sur la tête, dans le dos, des gens qui tirent, des gens qui poussent, qui chargent et qui déchargent. Mes yeux ont du mal à bien tout regarder tellement la vie est en accéléré.

Les odeurs aussi vont vite en Malgachie. À la vanille de l’aéroport viennent s’empiler des parfums de brochettes, de gasoil, de café grillé, de gingembre, et d’autres arômes que mon nez ne comprend pas.

Ma tête + mon nez + mes pieds sur terre font vaciller ma tête sur les épaules quand je tente d’utiliser mes oreilles pour écouter les bruits du dehors. Il y a là aussi un grand mélange désaxé de sons. Se mélangent ainsi les sifflements de la musique à grand volume, les pots d’échappement, les clochettes des charrettes, les klaxons des voitures, les poules, les enfants, les rires et les radios qui chantent.

- Cela ne vous embête pas si je vous appelle Mamy Chocolu ?

- Tsy manina, je comprends. C’est difficile pour vous de prononcer les noms malgaches !

En Malgachie il y a pleins de noms à rallonge. On a l’impression qu’il manque des virgules tellement les noms ressemblent à des phrases. Il y a beaucoup de tsy (négation), de be (beaucoup), de ra, de nana. Passez tout cela dans un mixeur et vous en perdrez votre latin avant d’avoir retrouvé les pièces du puzzle.

Mamy me fait répéter quelques mots comme le nom de la capitale malgache : Antananarivo. J’ai l’impression de bégayer et de rajouter trente lettres supplémentaires à la capitale. Le mot mora mora est bien celui que je préfère. Il est double, court et facile. En plus il veut dire tranquille. On dit mora mora pour pleins de situations. C’est un homonyme très synonyme. C’est une expression économique, elle sert plein de fois et dans les deux sens.

Mamy est très sympathique avec moi. Il rigole beaucoup et m’explique tout ce que je demande avec son petit accent qui met des esse à la place des cheu et des zed à la place des ji.

- Je vous invite moi à Tanà puis nous irons voir l’usine Socolu à Antsirabe, à trois heures d’ici…

En Malgachie, les kilomètres c’est pour rigoler car on calcule la distance parcourue en heures de déplacement. Le total d’un voyage est généralement mora mora en vitesse par heure. Les statistiques analysent et prennent en compte l’état de la voiture et de la route puis comptabilisent les arrêts pour manger et les passages de frontières. Les frontières sont un peu partout. Quelque fois cinq frontières en une heure. Des fois une seule frontière sur cinq heures de trajet.

Les policiers des frontières invisibles sont là pour vérifier que je suis bien arrivé. Ils continuent ainsi à me souhaiter le tonga soa de l’aéroport. Accompagné de mon diplôme Chocolu, je traverse facilement avec Mamy tous les territoires factices. En tant qu’ambassadeur Choco-Papaye je n’ai pas d’échantillons à leur offrir, mais Mamy se charge de présenter à chaque contrôle son permis de conduire avec quelques billets en guise de dégustation…

(à suivre)

par Philippe Bonaldi

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