Ouioui en Malgachie Fety gasy
10 mars 2015 - Fictions commentaires   //   1988 Views   //   N°: 62

La musique est un courant d’air                                   ​Au village, ce soir, dormir sur place veut dire dormir sur la place. Après trois bonnes heures de musique et de danse au milieu des étoiles, la majorité de l’assemblée reste autour du cercle de feu. Les braises continuent d’envoyer les odeurs résistantes des brochettes de zébu. Hommes, femmes et enfants bavardent et rigolent d’anciennes histoires, des nouvelles des familles, des contes s’enchaînent entrecoupés de quelques morceaux traditionnels chantés a cappella. 

Jean-Noël, le maître d’école retourne me voir très souvent pour me rappeler le nom du maire de Marseille (en n° 13 des départements) il disparaît puis revient avec deux verres de toaka gasy, sans omettre de me parler des aventures de Laurent Blanc et de Zinédine Zidane. L’instituteur est assis sur les paillasses en falafa où nous allons dormir, il contrôle inlassablement auprès de moi la justesse de ses cours d’histoire de France en vérifiant l’exactitude du prénom de la femme du Premier ministre sous François Mitterrand ainsi que la date de naissance de Joe Dassin.

L’alcool aidant, je continue de dire oui à tout afin de valider ses dires.
À la fin des braises tout le monde ronfle sous la cloche céleste à fromage. Malgré les vibrations des dormeurs, le silence reprend le dessus et s’en donne à coeur joie. Un silence qui ronfle, c’est quand même un silence.

Au petit matin c’est ce parfum subliminal de café grillé qui me réveille. Tout le monde est affairé à ranger et nettoyer, beaucoup sont partis à la messe, les autres préparent déjà la salle de classe. Les bancs et les tables qui ont servi au repas de la veille sont alignés, prêts à accueillir les nouveaux élèves. Jean-Noël, frais comme un gardon est en train de mettre une deuxième couche de peinture au tableau noir. Les Mpamangas nomades regroupent leurs matériels de musique, le café fume, je ne suis pas place de la Concorde à Paris et c’est tant mieux. En voyant les uns et les autres s’entraider, mes pensées se dirigent vers ma petite famille en Métropole. Avec l’aide des Indiens de l’océan j’envoie des signaux de fumée pour dire que tout va bien. Je souffle dans leur direction sur le café brûlant pour qu’ils en perçoivent l’odeur.

Nous sommes dimanche quelque part en Malgachie.
Grand-père doit être à la piscine avec le docteur Courcelles. Mon petit frère Gus à la maison à nettoyer ses outils de mécanicien. Cocotte la poule doit vraisemblablement continuer à piquer le sol à la recherche de vers de terre. Quant à Zidane et Laurent Blanc, ils font sûrement un jogging à Marseille, quelque part dans le treizième département de France.

Pour découvrir le rangement d’une fête locale en trente minutes, il suffit d’admirer la ronde.
Chaque personne porte quelque chose. La foule s’agite dans le décor donnant ainsi la vision d’une file indienne de 80 personnes. Une cordée dans la brousse, une expédition en hautes rizières longeant les sentiers étroits jusqu’à la plaine. En contrebas, Max et son taxi-brousse attendent les passagers et leurs chargements pour Antsirabe. Après quelques accolades sans convenance, je laisse à Jean- Noël l’instituteur ce qu’il me reste dans les poches pour contribuer à cette nouvelle école.
Nous démarrons. Quand je me retourne sur la vitre arrière du taxi-brousse j’aperçois 160 petites mains s’agiter comme des petits drapeaux blancs sur fond noir, je me sens d’humeur café au lait. Quinze passagers de la fête et les Mpamamgas sont là, silencieux. Les musiciens tiennent leurs instruments serrés contre eux comme s’ils câlinaient leurs nouveaux nés. Mamy à l’avant du véhicule près de Max le chauffeur regarde la campagne défiler. Toutes les vitres sont ouvertes, cela sent les fruits mûrs et la papaye verte. Sur notre route, à chaque village des processions de paysans fringants qui sortent de l’église pour rentrer chez eux. Les Malgaches sont élégants dans leurs beaux habits du dimanche. Dieu a le chic de styliser ses fidèles au moins une fois par semaine. Je crois que Dieu semble faire la même chose dans mon pays. Comme les sept nains de la semaine, un seul est vraiment coquet comme un dimanche.

Le trajet en taxi-brousse paraît beaucoup plus rapide sans les arrêts. Max nous dépose au centre-ville d’Antsirabe près de la mosquée dans le local de répétition des Mpamangas. Fatigué et repu, je repars à pied jusqu’à mon petit hôtel faire comme les écoliers du dimanche, se coucher tôt avant la rentrée du lundi. La musique rebondit encore dans mon cerveau par à-coups, disparaît dans un tournant cérébral pour réapparaître en petites bribes comme un résumé de ce week-end fou. Je m’endors sans bouger tout habillé sur le lit à ressort.

Quelque temps plus tard, une heure ou deux, je ne sais pas, je n’ai toujours pas de montre, je me réveille à nouveau, non à cause de ma mauvaise posture ou du bruit dans les rues, c’est le cerveau qui a des choses à me dire.
C’est le bonheur qui sort de mon rêve.
De ce fait, il est si bon de se parler à soi-même la nuit. 

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