Ouioui en Malgachie
4 février 2015 - Fictions commentaires   //   1688 Views   //   N°: 61

Nomade’s Land(2) 
Je danse le méli-mélo au milieu d’une foule entrelacée. Les pas se synchronisent parfaitement avec la transe des percussions. L’envie de partager, encore une fois, s’immisce en moi et me téléporte au milieu de la place de la Concorde. J’imagine cette fête populaire transplantée en pleine capitale française avec cette décadence en contagion collective…
L’inutilité de ce rêve utopique me fait atterrir et je reviens vite en Malgachie dans le vif du sujet de ce  

bal poussière.

Bema chante avec les étoiles qui maintenant brillent comme des billes de nacre. Ziks rentre à l’intérieur de sa basse, ses deux mains jouent seules. Toky regarde ses doigts d’ivoire dévaler les escaliers du clavier de son synthétiseur.
Rien ne peut les arrêter ; d’autres chansons poussent et font la queue en coulisses, impatientes d’être jouées comme des pucelles inavouées.
De plus le public en redemande, oubliant le riz qui cuit et les zébus en brochettes.
L’espace-temps est encore pris en flagrant délai.
L’incertitude de l’heure exacte démontre une nouvelle fois la fourberie suisse. Quand le temps s’arrête en Malgachie, les habitants de Berne sont bluffés. « Où est passé le temps perdu ? », réclamentils. Je les entends d’ici, les Bernois.
Le temps perdu là-bas est récupéré ici et je m’abstiendrai de leur dévoiler la cachette.
Le temps gagné est un trésor qu’il faut découvrir in situ. Bloquons voir les aiguilles l’espace d’une danse, envoyons valser la trotteuse du french-cancan pour un tsapiky-blues sans Chronos. Voilà le résultat.
Je me remets à danser et à danser encore en oubliant les Helvètes. Je chante aussi dans mon imaginaire :
- Arrêtez le temps, iééé. Le tintouin, le toutim et les tic-tacs, iééé. Arrêtez-moi, iéééé !
- Que dis-tu ? me lance Mamy en dansant.
- Rien, tsy manina. Je voyage avec ma tête…
Comme… Comme un Mpamanga !
Ce qui devait être un petit set musical, une première partie avant le repas dura en fait plus de deux heures. Deux heures suisses avec des suppléments délicieusement invisibles de plus de 20 %.

Un bal poussière malgache produit des litres de sueur artisanale aux effluves âcres et sucrées. Cette perte de liquide se traduit par un remplissage automatique d’alcool, sorte de vase communicant garantissant le bon niveau.

Chacun boit en fonction de la connaissance de sa transpiration.
Mon sixième verre après cette première partie me paraît de bon augure. Pas comme ces trois petits verres de toaka gasy avalés par timidité à Antsirabe. Bus trop vite pour un trop-plein sans compensation. En fait j’aurais dû danser dans cette gargote pour éviter ce que j’ai régurgité en maladresse.
J’en prends note pour le futur.
J’embrasse toute la bande du Band. Mon voeu est de leur exprimer au mieux (et en malgache) le bonheur que j’ai eu de les avoir écoutés. Je perçois quelques « Oulala ! Masiaka be ny vazaha, aïe aïe aïe ! »
Le repas est gigantesque. Pas en choix mais en quantité. Cela rejoint la philosophie de l’assiette malgache. La foule de villageois et d’amis mange de façon anarchique. On se lève, on s’assoit, on passe au micro pour le kabary, on fait rire, on donne des émotions puis on boit un coup. Et on recommence. Les discours s’enchaînent à n’en plus finir, presque aussi longs qu’une première partie de Mpamanga. Nous décidons d’un commun accord de dormir sur place.
Vaut mieux prévenir et puis dormir. 
 

par #Philippe Bonaldi

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