Ouioui en Malgachie
5 août 2014 - Fictions commentaires   //   1577 Views   //   N°: 55

par #PhilippeBonaldi

Karaok’e !

Attendre que tout nous tombe du ciel relève du miracle. À Antsirabe, les eaux chaudes de la terre tombent aussi du ciel. À quelques degrés près, c’est une bonne douche à l’envers. Quand le ciel malgache des hauts plateaux décide de pleuvoir, il n’y va pas par quatre chemins, c’est une ouverture de vannes à l’échelle des barrages hydrauliques. En France, il nous faudrait une trentaine de vaches normandes pour pisser de cette façon. Celui qui s’occupe des vannes du ciel n’y va pas avec le dos de la louche. Quand il détecte un trop plein, il ne s’embarrasse pas et déclenche la version pomme douche d’eau tiède sans prévenir qui que soit. Et moi qui croyais tout petit qu’il s’agissait du P’tit Jésus en personne qui faisait son pipi, je révise aujourd’hui ma copie. Il y a de la prostate dans les cumulus.

 

Une chose est sûre, une simple averse malgache ne te fait plus croire en Dieu ni au Manneken- Pis. Je pourrai raconter cet orage à Gus et grand-père en leur disant que j’ai vu des torrents d’eau rouge dévaler dans la ville, mais rien n’a d’égal que la vision en direct d’un tel déluge. Ici les habitants sont habitués à la pluie, ils se protègent grâce à leurs refuges de fortune, sacs plastiques sur la tête, poules au poulailler, pousse-pousse sous leurs bâches et la foule qui s’abrite sous les toits en tôle ondulée. On entend la pluie sous les toits qui bat la mesure sur un tempo salegy. Grand-père dit toujours : « L’eau, c’est la vie ». Alors ici, on vit bien.

 

« Tu as entendu ? À Antsirabe la pluie zoue du tambour ! Allons au sec maintenant, je t’emmène avec Toky au karaoké. » L’arc-en-ciel d’Antsirabe marque la fin du passage cyclonique. Avant de remonter dans un pousse-pousse, je demande à Toky la signification du mot karaoké. Étonné que je ne connaisse pas, il m’explique que les gens chantent à tour de rôle au micro toutes les chansons du monde. Me vient alors l’idée d’embarquer tous les biscuits Choco-Papaye offerts par Chocolu pour les distribuer aux chanteurs de karaoké. Passage à l’hôtel puis direction L’Étoile des Neiges, bar-restaurant-karaoké.

 

L’Étoile des Neiges, c’est une grande salle avec piste de danse et un écran géant équipé de trois micros. Ici on commande aussi bien à boire et à manger qu’une chanson. Chaque table a son numéro et on vous appelle au micro quand la chanson est prête. Mamy, Toky et moi-même nous installons autour d’une petite table en bois. La musique à plein volume fait vibrer les tabourets.

- Toaka gasy ?

- Surtout pas Mamy !

- Alors il faut que tu essaies la bière locale, celle fabriquée ici, à Antsirabe, la THB !

- OK, Mamy, je vais goûter mais j’aimerais payer la tournée. Peux-tu m’apprendre la valeur des billets de banque de Malgachie ?

En échange d’un billet de vingt euros, je me retrouve avec une énorme liasse de billets multicolores complètement chiffonnés. J’avais vu Mamy payer l’essence, payer les pousse-pousse et j’avais remarqué que les Malgaches n’avaient pas de portefeuille. Ici, les billets sont plutôt entreposés dans la poche, dans des boîtes en bois ou des petits sachets plastique, et rarement comme chez nous en Occident pliés soigneusement dans des porte-monnaie en cuir.

L’argent qui circule très vite de mains en mains est comme une chiffonnade de passage. En effet, les billets de banque malgaches ressemblent à des bouts d’étoffes usées par le temps. L’Ariary, monnaie malgache, porte bien son nom tout comme l’Euro porte bien sa maladie. Les poches de l’homme-Euro n’ont pas les mêmes valeurs que celles de l’homme-Ariary. Chez l’homme-Euro, il semble que l’argent part si vite que l’on est obligé sans cesse d’en fabriquer du neuf. Son parcours de circulation pourrait se résumer à : fabrication / banque/ M. Euro / Mme la commerçante puis retour banque. Ainsi l’homme occidental n’exhibe pas l’argent sale. A contrario, chez l’homme-Ariary le bout d’étoffe de mille ariary sort de la banque et fait six fois le tour de l’île avant de retourner à la banque.

 

Il faudrait mettre une puce électronique sur un billet malgache pour connaître sa migration. Comme pour les baleines, nous pourrions découvrir l’extraordinaire voyage de ce beau billet violet N° : A10540802 de la Banky Foiben’i Madagasikara représentant Arivo (mille en malgache). Ce voyage par sonde électronique révélerait les traversées de poche en poche, les épopées du petit rectangle violet qui passe de mains en mains, sorte d’odyssée d’échanges et de trocs. La puce nous indiquerait la transhumance humaine et celle du billet. La Nasa fournirait une puce-ADN qui permettrait de visualiser chacun des pèlerins, l’identité de chaque porteur et l’édifiante croisière depuis son départ de la banque jusqu’à l’Arivo final.

 

En Malgachie, l’argent n’est pas sale, il représente la super-activité des permutations humaines. Mal Euro qui mal y pense. En revanche ici, l’argent est une espèce rare reliant les ethnies. L’absence de chéquiers et de cartes magnétiques démagnétise les relations entre les hommes et les rend souples. En argot malgache, l’argent retrouve tout son sens giratoire en blé, avoine, fraîche, oseille, radis, voir même, comme aujourd’hui, en liquide. Il serait idiot de vouloir garder ce billet comme un objet de collection. Pour son bien, il faut justement le libérer, lui ouvrir les portes de la transmission comme si l’on offrait un parchemin à son voisin afin que le voyage du billet Arivo continue dans la pure tradition de la libre circulation.

Avec tout ce tintouin imaginatif qui tourne dans ma tête, je pars à l’accueil de L’Étoile des Neiges payer ma tournée de trois THB. Je dépose mes 37 kg de Choco-Papaye au patron en lui demandant d’organiser un miniconcours de chant, avec biscuits pour les gagnants. Je donne un billet bleu de cinq mille ariary, deux billets marron de cinq cents et vois partir sans regret mon Arivo dans la caisse en bois de l’établissement. Adieu veau, zébu, pognon. Bon voyage et vive la chanson !

(À suivre)

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