Ouioui en Malgachie
1 mai 2014 - Fictions commentaires   //   1591 Views   //   N°: 52

Antsirabe/Adaladala

par Philippe Bonaldi

Il faut le croire pour le voir. Une ville sans pollution d’échappements. Extraordinaire. Comme un rêve réalisé, Antsirabe n’a que très peu de voitures, mais 4 000 pousse-pousse. Qui veux le vœu, l’a.

- L’usine Socolu t’a réservé une sambre à l’hôtel. Une délégation viendra t’accueillir comme ambassadeur Soco Papaye France.

J’ai tout d’un coup la timidité qui remonte en degré sur l’échelle de mon thermomètre intérieur. C’est que je n’ai pas l’habitude d’être exposé en biscuit sec devant une délégation de papas-gâteaux. C’est bizarre comme la timidité se cache en coulisse. En un clin d’œil remontent en surface les oiseaux-trouille qui donnent la pétoche. Rien ne me prédestinait à me sentir dans l’embarras face à cette nouvelle.

Mamy me dévisage, l’air troublé.

- Ça ne va pas ?

- J’ai les chocottes !

- Les socottes papayes ? répond-il en rigolant.

- Non, Mamy, j’ai très peur tout d’un coup d’aller à ta cérémonie !

- Mais enfin, c’est ta cérémonie. Tu ne peux pas annuler ! Toute la délégation sera là, ze serai avec toi, t’inquiète pas, ze suis ton traducteur !

- Je vais bafouiller en public c’est sûr, avec les nanas, les raras, les antatas, les papayes. Je ne sais pas comment m’habiller. Je vais tomber dans les pommes. Je risque de trébucher s’il y a un escalier. Je vais rougir comme de la fonte à cocotte. Le trac va me momifier. J’ai l’effroi qui va chauffer à 1 200 degrés… Le clair sera trouble et je n’arriverai pas à tirer la sonnette d’alarme. Les chocottes, Mamy, je suis chocophobique !

- Viens boire un coup !

Dans la gargote près de la grande gare désaffectée d’Antsirabe je commande un petit verre comme celui du voisin de table.

- Attention c’est du toaka gasy ! Rhum local !

J’enfile ça cul sec, sous le regard éberlué de Mamy. De la bouche à l’estomac, je sens comme une pommade de flammes carboniser mon palais, dégouliner dans une gorge en feu en transformant ma salive en vapeur d’acide… Et encore, c’est peu de le dire ! Avant l’atterrissage du liquide ardent dans l’estomac, j’ai la nette sensation d’être un moule à cocotte en fusion en pleine crise d’alu. On ne joue pas avec le feu, d’accord, surtout quand on est mineur, mais pour vaincre la timidité, il me fallait ça.

- Mamy, arrête de rigoler !

À brûle-pourpoint j’en recommande un autre. Le toaka gasy se recommande facilement. Il faut juste lever le doigt comme à l’école, et hop ! un deuxième verre arrive comme une torpille.

Comme les bédouins de Malgachie en dromadaire zébu, on s’habitue à la chaleur locale. Il faut simplement rester couvert pour ne pas attraper de coups de soleil. La première inflammation s’est correctement dissipée et tout le tintouin commence à me faire rire.

- Antananarivo… narivo ! On n’arrive où Mamy ?

Ca ne fait pas rire Mamy cette fois-ci, c’est dommage car c’était une bonne blague torride franco-malgache.

- Un p’tit dernier pour la route ! Pour la route, Mamy ! C’est drôle, on vient de rouler…

Je parle un peu tout seul, bégaye un peu moins, mais qu’importe, mon rêve s’est réalisé. Mon voyage. Si bon pour les papayes, les tatailles, les marmailles… J’ai eu drôlement de la chance de trouver ce slogan. Si j’avais gagné au jeu-concours du saucisson, je serais certainement ailleurs aujourd’hui. Peut-être en Corse… Non, excuse-moi, Mamy, je répète : « Ailleurs concours peut-être serais-je » Zut ! J’ai oublié saucisson. Alors ça donne en malgache : « Ailleurs concours être peut-être serais-je saucisson ! »

- Toi comprendre moi quand moi parler malgache ?

Mamy ne veut plus que je lève mon doigt. Pas content. Alors nous montons dans un pousse-pousse. C’est la première fois. Baptême de pousse-pousse. Là-dessus, il n’y a pas de moteur, pas de vitres, pas de clé de contact, juste un grand siège et une capote en skaï. Le pousse-pousse fait très mal à la tête, un peu comme si on avait bu de l’alcool. Désinhibé, j’expose en direct mes impressions à Mamy-Chocolu qui a retrouvé son sourire.

 

 

Première constatation, c’est un homme qui tire le pousse-pousse mora mora. On devrait dire un tire-tire, déjà ! Quand il double un autre pousse-pousse, il sonne-sonne la clo-cloche. Je finis par demander comment le conducteur s’appelle. Aina ! Ben non ! Pas deux fois Aina. En plus ce n’est pas le même que celui d’Ambatolampy ! En tout cas, cet Aina-là, il court pieds nus, il a des mollets comme Raymond Poulidor et un sens de l’équilibre inné.

-Tsira Bebe, Aina !

Il ne répond pas.

Je demande à Mamy qu’il me prenne en photo, mais Mamy n’a pas d’appareil. Qui voudra me croire à mon retour que l’on voyage en tire-tire en Malgachie ? Faut que je trouve une carte postale.

- Si on s’arrêtait boire un coup avec Aina, Mamy ?

Je regarde un peu sur le côté les autres pousse-pousse, tous en couleurs avec des noms différents. C’est beau comme un vieux manège en bois. Mais ça fait tourner la tête. Pourtant on file droit. Tout droit. Vers où d’ailleurs ? Retournerions-nous vers Antata Nanana chez les douaniers papayes ? Ou chez les taxis broute les zébus… Non, je rigole Mamy… On va manger de la bosse à Nova ? Tsapik beaucoup ! Si on faisait un arrêt cocotte minute à Ambatotonana ?

- Toaka toaka la guitara, Manuel ! Allez cul sec, Mamy, j’en ai rien à baby-foot ! Non je rigole, c’est pour rigoler que je rigole.

J’aimerais bien voir Raymond Poulidor faire le tour de Malgachie en pousse-pousse. La tête au rhum me chauffe un peu.

- Tiens, un zébu qui tire-tire une charrette pleine de briques ! Elles ne fument pas les briques, Mamy ! Le zébu, il dit à l’assemblée : c’est moi le boss…

Je rigole un peu seul. Normal, Aina ne m’écoute pas. En plein milieu du monologue, Aina Poulidor nous a déposé devant l’hôtel Chez Mirana.

Mamy m’aide à sortir de la carlingue de l’avion à roulettes. Je félicite le commandant de bord à clochettes, le rassure sur mon absence de décalage horaire.

La suite est floue. Je me rappelle un tapis rouge jusqu’au hall d’entrée ainsi qu’une enfilade de Malgaches en costumes. Un écriteau Tonga soa pour encore me rappeler que j’avais bien atterri, et des pancartes Choco Papaye.

- Nous sommes très honorés de vous recevoir parmi nous, ici à Antsirabe, au nom de toute l’équipe Chocolu, bienvenue !

Désorienté, je réponds :

- Bonjour Papaye, c’est moi votre fi-fils !

Les gens applaudissent. Et encore un interminable discours en malgache de Malgachie. Plus les coups de coudes de Mamy pour ne pas que je m’endorme. En attendant, il traduit tout ce que je raconte, même la blague du zébu dans un pousse-pousse sur le tour de France et celle de l’éléphant qui se trompe énormément en parlant malgache. Mamy est tellement professionnel en traduction simultanée qu’il traduit avant que je finisse la blague. Ça se trouve, la blague, il devait la connaître. Mamy est un Malgache simultané.

Nous repartons avec un carton immense rempli de Choco Papaye, une enveloppe avec un certificat tamponné par Chocolu. J’ai même droit à une médaille épinglée à mon tee-shirt et trente-deux accolades malgaches.

Quand tout le monde est parti, Mamy a hélé un autre pousse-pousse. Un Eddy Merckx, je suppose, et j’ai vomi sur le tarmac…

 

(à suivre)

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