Ouioui en Malgachie
26 septembre 2014 - Fictions commentaires   //   1233 Views   //   N°: 56

Karaok’e !
Le principe du karaoké est simple. Dans les enceintes, les chansons passent sans les paroles et sur l’écran les paroles défilent comme un générique de film. Il suffit de chanter au micro comme l’artiste. De l’autre côté, le public encourage, chante avec vous et applaudit. On boit, on mange, on chante, on rigole bien et tout le monde s’acclame.

La bière THB c’est meilleur que le toaka gasy, ça pétille comme une fête dans la bouche. Il n’y a pas de volcan dans la bouteille mais cela crée des éructations qui font roter des bulles.

Pendant que Mamy repart chercher à boire et à manger, Toky le musicien me renseigne sur l’ambiance du lieu. « Ambiance mafana ! » me dit-il. Ça veut dire chaude ambiance. Sans hésiter je lui réponds : « Ambiance mafana be ». Je lis dans ses yeux un contentement de m’entendre parler malgache. Il rigole et me félicite. Les paroles des chansons malgaches défilent sur la bande passante de l’écran et je tente de les prononcer tant bien que mal. Toky m’aide en se marrant. Me rassure aussi en m’avouant que la diction du malgache est difficile pour nous, peuple Euro. Mamy revient avec trois nouvelles bouteilles et un saladier de « caca pigeon ». Je lui demande de répéter ce mot avant d’y goûter.
– Oui ! Caca-pigeon pour l’apéritif. On le trempe dans ça…
Il pose un deuxième petit bol de sauce rouge.
– Sakay… piment !
Donc, si j’ai bien compris, des crottes d’oiseaux couleur marron clair que l’on trempe dans une sauce froide étoile des neiges… Tout fait rire ici. On se moque, on se taquine. La confusion des langues étrangères délie les sourires et la bonne rigolade. Le « caca-pigeon », c’est de la pâte brisée coupée en fines lamelles puis cuite comme des gros spaghettis. Le sakay, lui, c’est le piment traditionnel, rouge et brûlant comme du « Ça chauffe », voir du « Ça brûle ». Je n’ose même pas imaginer le mariage incandescent d’un toaka gasy-sakay pour un jeune néophyte comme moi. Peut-être l’image de l’explosion d’un estomac, d’une fusée Ariane avec des yeux en orbite qui terminerait sa trajectoire aux toilettes, en mode… caca-pigeon.

Les crampes d’estomac proviennent ce soir de nos fous rires. J’ai le bonheur THB qui frétille comme une étoile des neiges. Un mélange de fusée Spoutnik au milieu de stars, un vol de pigeon au-dessus d’un nid de coucous. Les phéromones de l’amitié me rendent mafana tel un prince à l’argent volatile. Un zébu modérément. Un ancien roi des Makafka (Makafoka), ethnie des Tonga Soa, me voici ce soir Betsileo dans l’âme à m’amuser comme un gosse de mon âge.
– Table 14 !
On appelle Ouioui pour la chanson de Vanessa Paradis. Joe le taxi… brousse. Un grand moment de solitude vient me glacer l’étoile. L’assistance se tourne vers moi. Pendant quelques secondes le temps s’arrête. Antsirabe coupe le son et le projecteur de six mille watts se braque et prend en photo l’homme le plus timide du monde. Cette seconde qui dure l’éternité, heureusement s’estompe car Toky me prend immédiatement avec lui et m’entraîne au micro.
– Chantons-la ensemble !
– M’enfin Toky ! Je chante comme une casserole en alu !
Trop tard, les premières mesures de Vanessa démarrent. L’introduction de la chanson est longue, Toky me serre contre lui et nos bouches se collent au micro pour amorcer la chanson. Une fois lancés, le temps s’efface à nouveau, cette fois-ci sur un autre registre, un répertoire foncièrement inhabituel. Je ressens quelque chose d’inouï, comme une force que je ne contrôle pas et qui vient me chapeauter comme une cloche à fromage. Sorte de voûte céleste qui doucement m’aspire et m’inspire. De tout le brouhaha extérieur ne me vient qu’une douce mélodie. Nos deux voix s’entremêlent sur les enceintes. « Joe le taxi, c’est sa vie ! »

Les images en flash-back m’apparaissent comme un mirage douillet à New York, un vol de plumes sur Central Park. Je deviens la réincarnation de Johnny Depp. Je chante pour la première fois pour Vanessa. À cet instant précis, elle est là, Vanessa. Seule et unique cliente de l’Étoile des Neiges. Assise sur le tabouret de la table 14 me fixant dans les yeux. Amoureuse. Moi, sur scène, dans mon costume américain à paillettes, les yeux braqués sur sa jolie bouche et ses deux belles canines écartées. Au loin, la fumée de son fume-cigarette rentre dans le halo rouge qui m’éclaire donnant ce fameux effet brouillard des vieux cabarets new-yorkais. Joe le taxi révèle en moi de nouveaux sentiments voluptueux, des sensations charnelles que les cordes vocales distribuent à la volée comme une danse au lasso.

Ainsi, je décolle, le son qui sort de ma bouche n’est pas le mien, il ne m’appartient pas, il est la traduction de mon amour pour cette cliente isolée. Et moi qui croyais l’avoir oubliée. La dernière mesure se termine et j’atterris de là-haut en biplace avec Toky, mon coéquipier musical. À la dernière note, je sens la force du poignet et l’accolade de Toky me serrant fort dans un tonnerre d’applaudissements. Le patron du karaoké monte sur scène pour nous présenter et annoncer le début du concours. Pluie d’applaudissements, tonnerre de cris mafana be.

Après l’orage d’Antsirabe, la pluie d’éloges et l’argent liquide, une phrase me vient à l’esprit : « Ça s’arrose ! » Je déclare mon contentement. En le faisant cela me rend encore plus heureux. Le bonheur est communicatif. Toky et Mamy ont eux aussi ce même muscle irradiant. Ils m’ont inculqué cette joie de vivre. Cette euphorie façon malgache est une bonne entrée en matière pour renforcer les tissus du bonheur. Avoir la veine rieuse, la voie qui chante, le sang du patriote, sentir le flux dans ses artères, c’est en quelque sorte être le taxi jaune au Paradis dans les avenues de New York. C’est faire l’amour à une chanteuse inaccessible dans un karaoké de Malgachie. C’est un état de délice où le caca-pigeon devient du caviar, un nirvana mafana. Un alphabet à une lettre : le B. B comme beaucoup. Tonga soa la vie ! Bienvenue la vie.

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