OuiOui en Malgachie
14 avril 2014 - Fictions commentaires   //   917 Views   //   N°: 51

MAMY CHOCOLU RAZAFINDRAMANANA 

« Izay mitolona no olona satria velona ao anaty »
Les vrais hommes sont ceux qui luttent car ils ont une vie intérieure
 

Il y a peut-être un lien virtuel entre mes deux voyages en Basquésie et en Malgachie : disons la poésie et l’alcool fort. Après avoir fait le plein de la 4L nous sortons de la grande ville vers d’autres poésies. La poésie première est celle de ne pas avoir de montre. Cela engendre les fameux kilomètres/mora en guise de kilomètres/heures et la liberté du temps qui passe. 

Les références d’exactitude sont dans l’inclinaison du soleil, dans le chant du coq malgache, le temps de cuisson d’une cocotte de riz, et si tout va bien dans un joint de culasse encore valide. En Malgachie, c’est une poésie couleur surprise semblable à une journée paquet cadeau. Un cadeau qu’on n’ouvre pas mais qu’on devine.

Ici, inutile d’être à l’heure car la vie est elle-même en décalage horaire. Le rythme cardiaque du temps qui passe oscille entre la valse à trois temps et le tsapiky, musique effrénée du sud de l’île. On entend parfois le cliquetis de temps en temps, mais tôt ou tard, c’est le battement du coeur malgache qui ponctue l’espace-temps.

En deux mots, nous partons pour Antsirabe avec Mamy. Il n’y a pas de questions de départ ou d’arrivée, juste la décision de partir. Être inconsciemment en retard devient un art subtil. Mamy chante au volant un air de tsapiky et m’observe de temps à autre en rigolant. Me voir découvrir le décor de son pays le rend heureux. Effectivement, je suis totalement « bouche-beaucoup » (be) devant le paysage multicolore. Rouge et vert, à l’égal du drapeau malgache, sont là les teintes dominantes à ce stade du voyage. En effet la terre a la couleur du sang, les rizières se déploient en une multitude de dégradés verts. Au-dessus du paysage, les nuages sont épais comme des meringues sur un ciel bleu tout neuf. Rien ne ressemble à chez moi, rien ne me fait penser à chez moi, je suis avec Mamy Chocolu, quelque part chez les poètes moramora.

En sortant ma tête de la portière, je laisse le vent chaud parfumé m’inonder le visage. Je ferme les yeux et fonce dans la meringue pour atterrir dans un champ de riz à la sauce tomate. Je plane sur des cocottes en alu, je bois un verre de bois de rose en criant : « Tonga soa » à tous les habitants des villages que l’on traverse. Je suis et me transforme en super moramora, le nouveau voyageur. Émerveillé dans l’émerveillement, cloué comme un girofle gorgé d’adrénaline et de café grillé tel un pèlerin et son bâton de vanille. Là encore, comment ne pas rester insensible à la poésie visuelle ?

La nature malgache c’est du cinémascope gratuit, paysage oculaire en trois D. Défilé/Décor/Déconcertant. Et tout à l’oeil. Mamy ne me pose pas de questions sur mon pays. Mamy rigole. L’île rouge, pour lui, semble être entourée de rien. C’est son île. De mon côté je l’inonde de questions :
Pourquoi ces gens pique-niquent autour de ce camion ?
« Ce camion est un taxi-brousse en panne, ils attendent une réparation pour repartir ! »
Y’a une maison en brique sans fenêtre qui brûle !
« C’est un four à brique, la cuisson est très lente… »
C’est quoi ces grands tapis au bord de la route ?
« Ce sont des graines de céréales qui sèssent au soleil sur une natte ! »
Y’a une dame avec quarante canards sur la tête !
« Elle transporte de la volaille zisqu’au marssé pour la vendre ! »
Tiens ! Une vache avec une bosse de dromadaire !
« Non ! C’est un zébu ! »

Mamy rigole autant que je découvre. Les zébus il y en a partout. Dans les champs au travail, dans les rizières et sur la route. Ils broutent, tirent des outils de labour surveillés par des petits enfants armés de lassos en corde.

Le zébu n’est pas marocain car sa bosse est pleine de graisse. La bosse de zébu c’est la partie la plus prisée dans la cuisine malgache. Un zébu a deux cornes qui décollent du front comme des sculptures improbables.

Ce n’est pas une vache sacrée mais une sacrée vache. Mamy me dit qu’on fabrique des bizoux avec la corne de zébu. Il me dit que dans son pays il y a toutes les richesses du monde : de l’or, du saphir et une multitude d’autres pierres précieuses, du bois de rose, du palissandre, de l’ébène, des plantes, des arbres et des animaux endémiques.

Mamy raconte que le peuple est pauvre car toutes les richesses sont pillées. Il s’arrête un instant de sourire, se tourne vers moi et me dit : « Inzustice ! » puis tout à coup se remet à rire. « Allez, on s’arrête pour manzer. Ici c’est Ambatolampy, ma ville natale ! »

Mamy est donc un Ambotolampien. C’est une petite ville sur les hauts plateaux à 70 km/mora au sud de la capitale. C’est ici que l’on fabrique les cocottes en alu et les baby-foot de tout le pays. En hiver, c’est la ville la plus froide mais les habitants se réchauffent en travaillant. Ce n’est pas tous les jours que l’on s’arrête dans une ville pleine de cocottes et de baby-foot.

Mamy m’entraîne chez un ami à lui, propriétaire d’une petite gargote. Ici, les gens mangent vite et à peu près tous la même chose. Dans mon assiette un gros dôme de riz blanc (sosoa) avec un peu de bouillon de viande sur le dessus. En boisson, dans un bol, c’est l’eau de cuisson du riz que l’on boit (ranovola). Après dix bonnes cuillères à soupe, et hop, le repas est fini !

Mamy connaît tout le monde ici.
Ça papote, ça rigole, ça parle vite et je ne comprends rien excepté quelques mots que j’attrape au milieu du flot des phrases en ra, ny, be, soua. Des mots comme « Choco-papaye » ou « Ouioui ». Les Ambatolampiens me souhaitent chacun leur tour le « tonga soa » de bienvenue et je réponds ce que je peux « Tsy manina messieurs-dames ! » La foule pouffe de rire. C’est très agréable d’amuser les gens en prononçant des mots que l’on ne comprend qu’à peine. Parler étranger c’est souette ! Le cerveau se règle en fuseau horaire décalé, cherche la bonne page dans le dictionnaire francomalgache puis la tuyauterie des neurones recrache le mot dans une imprimante couleur directement reliée à l’aéroport USB de la bouche. Pour passer de « tranquille » à « moramora » il n’aura fallu qu’un millième de secondes. Cette technologie universelle est réglée comme une horloge suisse et permet à ceux qui ont de la mémoire de communiquer avec un étranger (vazaha).

De plus, la langue malgache est très épurée. Ils ne se compliquent pas la vie avec les pluriels, les masculins féminins, les conjugaisons du subjonctif passé, l’imparfait du parfait et tout le tintouin. Ici, tous ces brouillaminis n’existent pas. Avec seulement vingt et une lettres dans l’alphabet, une phrase se compose d’un sujet, d’un verbe et d’un article : « Mange beaucoup je. Voiture jaune conduire tu. »

Pour le temps qui passe, il y a hier, aujourd’hui et demain, il n’y a pas d’air conditionnel, pas d’horaires impératifs, pas d’objets plus féminins qu’un autre, pas de plus au moins. En Malgachie, le passé est automatiquement antérieur. Le présent moramora et demain… on verra. On ne donne pas d’avenir à l’avenir. Ici, c’est tonga soa la grammaire. « Je suis content que Mamy rencontré toi. » « Excité moi Antsirabe ville visitée je » Mamy rigole de plus belle, il dit que je suis « adaladala » (fou)

Mamy m’emmène chez Aina Ranaivozanamy, son cousin de la fonderie à cocotte.
Gus, mon petit frère mécanicien aurait été épaté de voir comment les blocs moteurs usagés sont mélangés avec l’aluminium pour devenir des cocottes à riz. Chauffé au charbon à plus 900 degrés, le métal devient rouge et pâteux comme les larmes d’un volcan. Aina verse ce coulis brûlant de tomate dans un moule. Il remue un peu la sauce pour la transformer quelques minutes plus tard en une cocotte sans couvercle. Aina a aussi des moules à joueurs de baby-foot. C’est de la science-métal-physique.

Je trouve tout cela surnaturel. C’est la première fois de mon existence que je vois accoucher des casseroles et des footballeurs en alu.

Cela entraîne mon cerveau à bifurquer vers des pensées métalliques. M’imaginant l’impensable, je refonds mon idée première sur le désengorgement des embouteillages. Arrêter le pétrole en faisant fondre les blocs moteur de toutes les voitures usagées pour les transformer en cocottes dans la fonderie d’Aina le malgache.

J’imagine l’argent récolté de ces millions de cocottes vendues servant à les remplir de riz sossoa. Je ferais gagner un voyage à quelqu’un pour son meilleur slogan trash-métal.

Aina serait alors le directeur de « Fond de riz alu ». Mamy Chocolu serait le spécialiste en football métallique. Je ferais déménager Gus, Cocotte et grand-père à Ambatolampy pour rigoler ensemble et tous les jours dans les gargotes aux copains !

« Alefa ! Mandeha ! »
Mais il faut partir.
Nous voilà en route vers Antsirabe. J’emporte avec moi la fin du rêve et les odeurs de charbon des Ambatolampiens. Avec de l’obstination dans la persévérance et de la clairvoyance dans la sagacité, j’obtiendrai bien un jour le résultat d’un rêve au présent, idée passée, réalisation future. Et tout au singulier, s’il vous plaît !

« Sambo aiza ty fanahy no hitondranao ahy »
Vers quel ailleurs, mon âme, veux-tu me transporter ? 
 

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