Ouioui en Malgachie
8 avril 2015 - Fictions commentaires   //   1661 Views   //   N°: 63

Contrôle technique de la tête

Au petit matin, quelque part dans la campagne d’Ambositra, le décor reprend sa place d’origine. La fête est finie. Nous rapatrions le matériel de musique au travers des chemins bordant les rizières jusqu’à la route en contrebas. Sur le bord de la nationale, fidèle au rendez-vous Mamy nous attend avec son taxi-brousse.

Les lendemains de fêtes sont comme les passages chez le garagiste, il faut contrôler le moteur de la tête, vérifier le niveau d’huile de coude, la pression des pneus du pied gauche et voir si la tête de Delco retransmet les bonnes informations cérébrales.

Les Mpamanga remplissent le taxi-brousse de leurs instruments de musique, la sono s’empile sur des cageots de THB au milieu des rouleaux de câbles enchevêtrés. Retour vers Antsirabe, le paysage qui était à gauche il y a deux jours passe à droite. Personne ne parle, chacun réfléchit.

Mes pensées tournent autour de mon contrôle technique personnel, je m’interroge sans me parler, je m’amuse a vérifier le bon état général de ma carcasse et les taches de rouille de ma carrosserie.

Ce n’est pas une mince affaire de s’autocritiquer… tout seul.

Il y a plein de paramètres douteux sur lesquels je bute sans cesse : mon inaptitude à l’aptitude, mon instabilité à l’équilibre, mon égocentrisme personnel… Il y a aussi cette mission impossible à toujours vouloir comprendre le savoir, à vouloir être un expert « du pourquoi du comment » et cet étrange conflit obsessionnel qui navigue en moi entre l’arrière et le passé. Cela serait plus simple et moins casse-tête de ne pas avoir de moteur.

J’aimerais être ma propre bicyclette et ne pas me poser toutes ces questions cyclothymiques. La vie est un peu mathématique. Pour tourner rond il faut trouver un axe. Si l’axe n’est pas au milieu on est décentré. La vie c’est comme la géométrie de la bicyclette : on peut avoir la tête dans le guidon et un désir puissant d’avancer mais si la roue n’est pas bien placée au centre, la bicyclette fait des à-coups qui font mal à la tête, et aux fesses aussi. une clef, un fanafody planqué dans une caisse à outils qui répare le cerveau des bicyclettes.

L’être humain sans bicyclette est un bébé sans le sein, un oiseau sans aile, un poisson sans mer, un taxi-brousse sans galerie, un dictionnaire sans mot, et que sais-je encore ! Pourtant, je me dois de passer la marche de cette démarche. Gravir vers le haut comme un pléonasme ascensionnel. Ces questions me troublent comme les eaux du Nil et de la Betsiboka.

Avec mes histoires de biscuits Choco-papaye, mes nouveaux amis malgaches et mes nouvelles expériences d’adolescent, j’arrive à un moment crucial de mon existence où je me dois d’intervenir sur mon autocritique. Le « vélocritique » n’existant pas, je me résous donc à affronter le cap essentiel de la vie.

Le taxi-brousse roule toujours et personne ne parle, peut-être pensons-nous tous à la même chose au même moment. Je croise mon visage dans le rétroviseur. Devant un miroir, l’autocritique ne fonctionne pas. J’ai essayé, mais le miroir a la fâcheuse tendance à imiter l’interlocuteur. C’est très gênant et cela accentue la déconcentration.

Les fleuristes peuvent s’envoyer des fleurs, moi non. La critique de soi-même, c’est très personnel. Il faut appuyer là où ça fait mal, un peu comme les dentistes qui crèvent les abcès. Ils arrachent les dents de sagesse, dévitalisent les tranchées internes.

Il faut voir la vérité en face, jauger le degré du thermomètre de sa vie, en extraire la température idéale, son taux d’humidité et savoir évaluer les risques de précipitations. Voilà un vrai travail de géologue. A la différence du fleuriste, le géologue sait analyser un orage interne, il connaît scientifiquement l’origine d’un nuage ou d’un trouble dépressionnaire.

Il sait définir une couche de schiste entre deux couches de quartz. Il peut connaître la date précise des éboulements de la vie, donner un âge à un caillou, trouver l’origine de la terre rouge tany-mena, la date de l’ère tertiaire et glaciaire, l’origine des esquimaux et des glaces à la vanille. Le géologue sait tout du passé. Il avance en reculant sans marche arrière. Il travaille sans filet et sans rétroviseur.

Le géologue exerce une des rares professions où l’on pédale à l’envers et sans frein à main. Chez lui, l’axe et le pignon sont complètement inversés. C’est le passé du derrière qui l’intéresse. Cela lui permet d’analyser le présent. L’autocritique n’existe pas pour lui. Cette matière est déjà comprise dans l’apprentissage de son métier.

Dans un sens, cela m’arrange de ne pas être géologue. En effet, les géologues je les trouve en général un peu trop bavards et tatillons sur le pourquoi du comment. Ils passent leur temps a commenter les éléments : bipolaire léger en ce qui concerne l’origine des cailloux et maniaco-dépressif sur les perturbations dépressionnaires. Ils sont excessifs et trouble-fête sur la prévention des cyclones et des tornades mais surtout, totalement ignorants sur la réparation des bicyclettes.

A l’inverse, je l’avoue, cela me plairait bien d’avoir leurs niveaux d’étude, je ne serais pas là aujourd’hui à me poser des questionnements existentiels sur mon deuxième contrôle technique intérieur. Mon rêve serait d’être géologue à vélo : aller de l’avant en connaissant l’arrière. Avoir sur mon portebagage tous les diplômes d’état critique.

En deux mots vivre le présent avec de bonnes arrière-pensées. Imaginez-vous avoir un bon pédalier pour pouvoir parcourir des horizons fleuris, des nationales 7 malgaches, dévaler les pentes sur des routes de glaise et de schiste. Se lâcher en roue libre par monts et par vaux, l’esprit libre, le cerveau lent tiré par le fil de sa vie au gré des vents favorables. Mais, ne rêvons pas, l’impossible est impossible. Voire impensable.

Il y a toujours des impôts sur les difficultés à ne rien résoudre. Mieux vaut ne pas se risquer à ce genre d’entreprise douteuse. Pour contrer cela, il faut acquérir une bonne trésorerie en amont pour ne pas se faire aspirer par l’aval. Les taxes attenantes sont lourdes de conséquences. On en vient à cumuler l’origine des problèmes sur une valeur ajoutée qui, finalement ne nous appartient pas. Les taxes viennent de l’État, de l’état général.

Du coup, au lieu de s’autocritiquer en situation, on accentue la situation critique, et pour faire simple, le problème reste le même, si vous voyez ce que je veux dire. C’est ce qu’on appelle « tourner en rond », « dépenser de l’énergie pour rien » « brasser du vent » et tout le tintouin. Le principal, c’est la concentration, comme actuellement dans ce taxi-brousse en direction d’Antsirabe où chacun réfléchit en silence. Seul le doux ronronnement du moteur Mazda donne un fil conducteur à l’équipage.

L’intérêt d’une prise de conscience c’est de pouvoir rebondir. Il faut être capable de se fabriquer une catapulte dans le cerveau et de se projeter dans l’avenir. Se catapulter, ou s’envoyer en l’air, est une décision qui n’est pas facile à prendre ; il y a un certain nombre de risques à évaluer.

Il faut en faire le tour avant de se lancer, mesurer les accidents potentiels, définir avec minutie la tension idéale du ressort, la direction choisie, et surtout, et c’est là où tout réside, convenir avec soi même du point de chute et de la bonne réception.

« S’autocatapulter » pour le plaisir est un concept simple à la portée de tous, que ce soit en carburant toaka gasy en direction de la Lune ou en dansant le tsapiky jusqu’à la transe : c’est simple comme bonjour. Mais là, il s’agit d’autre chose, c’est un voyage intérieur avec une cible au bout. Dans l’absolu, pas besoin d’avoir des notions de tir à l’arc ou de lancer de fléchettes, il suffit comme moi d’avoir quelques bases en géologie et en géométrie mathématique.

Avoir également une certaine volonté à la propulsion génétique et bien évidemment une dose suffisante d’intelligence dans le cerveau. Le panneau Antsirabe apparaît au loin. Le mouvement progressif de la ville qui s’agite fait place au doux silence de notre taxi-brousse.

Dans les rues, les pousse-pousse se multiplient au fur et à mesure de notre arrivée. Du poussepousse bleu ciel « Grâce à Dieu » que nous venons de doubler, je vois l’homme qui porte l’homme et je finis par me persuader de la stabilité de mon équilibre et de celle des autres. Ca roule bien. Mendeha tsara !

(À suivre)

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