Oui-Oui en Malgachie par Philippe Bonaldi
1 janvier 2014 - Fictions commentaires   //   1833 Views   //   N°: 48

Choco-Papaye

Ce n’est que trois mois plus tard que la chance m’a souri. Un large sourire comblé de chance que l’on ne voit que dans les publicités. Trois mois d’attente, tel est le temps estimé pour une graine à produire son fruit. Le fruit du travail d’avoir su attendre sans impatience, une chance heureuse et bien arrosée où vient se greffer naturellement le désir. Le désir grimpe le long du tuteur laissant découvrir peu à peu dans la verdure du feuillage en fouillis le jeune fruit coloré. L’éclosion jaillit.

C’était en janvier dernier, un jeu-concours des biscuits Choco-Lu. Il y avait cinq questions qualificatives à solutionner. J’avais soigneusement découpé aux ciseaux le coupon-réponse, je l’avais posté le jour même en n’oubliant pas de bien revérifier mes réponses. Je me souviens d’une question sur l’origine du cacao et surtout la question subsidiaire qui demandait d’imaginer un slogan pour le lancement des nouveaux « Choco-Papaye ». Cette dernière question départageait les gagnants et offrait au vainqueur un billet d’avion pour Madagascar. Pays de Malgachie.

J’avais à cette époque répondu à pas mal de jeux offrant des voyages. J’étais alors en pleine crise de sortie de mon corps, d’ouverture de frontières externes et de chakras internationaux. J’avais misé sur la chance en dépensant une partie de mes petites économies en collant des timbres pour répondre à tous ces jeux concours. J’incitais Gus et Grand-Père à manger les gâteaux à jeux, les sardines à cadeaux, les cassoulets concours et à toutes les épiceries qui offraient des voyages. Pour « Choco-Papaye », j’avais réfléchi plus que d’habitude, comme quoi on peut de temps à autre surpasser son cerveau et activer la machine à neurones. Aujourd’hui, c’est officiel, j’ai gagné la Malgachie !

C’est marqué noir sur blanc sur le diplôme signé et tamponné par l’huissier de justice des Choco-Lu. Mon nom et mon prénom en gros caractères avec les félicitations de l’ensemble de l’entreprise. « Choco-Papaye si bon pour les papailles, si bon pour les mamailles, les tatailles et toute la marmaille ! » Ce slogan, je l’avais pondu après des heures de recherche intérieure. Au départ je râlais qu’ils n’aient pas sorti le Choco-Citron car j’avais trouvé cette belle accroche publicitaire : « Choco-Citron, c’est bon pour tonton, c’est bon pour Gaston et tous les lardons ! »

C’est de ce slogan que je me suis inspiré pour gagner Madagascar. Aujourd’hui je suis un peu fier de faire la une de Choco-Entreprise, de devenir le représentant officiel des Choco-Papaye à travers le monde. Également, il ne faut pas le nier, j’ai le sentiment profond d’avoir mérité ce cadeau bonus car il a fallu faire preuve de sagesse avec moi-même. J’ai tout fait pour m’auto-réclamer un lot de consolation, un lot de chance comme une prière en mon nom. C’est comme si j’avais passé tout mon temps en salle de gym cérébrale. Il faut savoir que l’opportunité est un muscle à part entière. Ce muscle de la chance n’existe pas dans les manuels d’anatomie. Il est invisible chez les kinés, introuvable en massage et en acupuncture, totalement transparent en chirurgie neurologique et pourtant, et pourtant il est en moi comme un triceps à moteur, un talent d’Achille, une prolongation de moelle épineuse. Le muscle de l’opportunité c’est un couloir de chance, une tranchée artère qui se creuse avec des pelles mécaniques, de bonnes pioches et de l’engouement musculaire. On pourrait construire des villes avec de la sagacité. Madagascar, j’arrive. La Malgachie, accueille-moi comme une batterie rechargée à bloc, accueille-moi comme un enfant en plein éveil, comme un réveil qui bipe, comme une heure qui sonne.

Trouillomètre

J’ai maintenant des cheveux aux moustaches, mais petit problème, je n’ai jamais pris l’avion. Rien que d’y penser, j’ai les poils et la chair de poule cocotte. Même une poule aurait peur de monter si haut. Cela dépasse l’entendement de dépasser les nuages. C’est vrai, il n’y a rien de naturel pour un gallinacée ou un humain de voler aussi loin du poulailler.

J’ai peur. Peur du vertige, de s’envoyer en l’air. Peur du commandant de bord, celui-là même qui bat de l’aile et qui s’endort. J’ai peur de traverser les nuages en coton polochon, peur du ressort qui pète et la chute du matelas, du siège éjectable qui coince et surtout du parachute qui ne s’ouvre pas.

Après avoir passé tant de temps à faire ce fameux vide en moi afin de préparer cet envol, me voilà condamné à avoir peur de lui. C’est tout de même un comble que le serpent se morde la queue, que mon front ait des sueurs de poule mouillée juste à la pensée d’un Boeing.

Pile poil, j’ai peur de l’avion le jour de l’anniversaire de mon âge de raison. Cette peur, je m’en serais bien passé. C’est un malaise qui ne fait pas mal. La peur est inoffensive aux niveaux des plaies, elle provoque juste des sueurs frontales. En effet, on reçoit des jets entiers de trouille. Les autos tamponneuses de la fête foraine ont éclairé ma vision de la peur et m’ont aidé sur la manière la plus sage de la canaliser.

Les trouilles, je les imagine bien telles des corbeaux noirs à réaction. Ils auraient un grand bec rouge comme une pointe de carlingue rouge. Les trouilles volent toujours par meute, en file indienne, par horde chronologique. De plein fouet elles te rentrent dans le cerveau au compartiment « trouillomètre ». Il s’agit d’une case secrète du cerveau, la case trembleuse. Après cette invasion neurologique, elles avancent par une autre passerelle métallique et rentrent dans la case « aviation ». Ainsi, les trouilles remplissent toutes les cases en s’entassant comme un foie gras dans un bocal jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de lumière. On l’appelle la case noire qui donne la trouille des avions, une sorte de boîte noire en aéromodélisme.

C’est une période pour moi où il faut que je me contienne, que j’arrive à dépasser cette peur de la hauteur pour ne penser qu’au cadeau des usines Choco-Lu. Je m’aère la tête en regardant la vieille mappemonde aux pieds chromés. Rêveur, je pointe du doigt le pays des Malgaches. Cela remplit mon index en entier. Puis, avec mon auriculaire je touche l’Afrique par le canal du Mozambique. Je navigue avec mes doigts, je n’y crois pas : quelle belle surprise, ce beau départ, je suis à deux doigts de partir !

Le bonheur fait oublier le stress. La preuve en est qu’il suffit que je pense à mon voyage pour que j’en oublie son décollage. Et puis dans tout cela, il y a les préparatifs qui occupent beaucoup l’esprit. L’annonce officielle de mon départ à Gus et Grand-Père, l’empaquetage du sac à dos, les choses à ne pas oublier, sans parler des choses à oublier aussi. « Un envol, c’est comme un départ dans tous les sens du terme. » À l’est, au nord, en haut, en bas… partir c’est s’en aller un peu.

Les philosophes et les écrivains en ont beaucoup déjà parlé. Guy de Maupassant, autant que je m’en souvienne, dans Vol au-dessus d’un nid de coucou raconte son périple qu’il décrit comme une route sur laquelle il marche. Victor Hugo dans Le Rouge et le Noir parle également du traumatisme des couleurs de l’envol, notamment quand il symbolise l’arc-en-ciel dans son voyage en ballon en 45 jours. Chopin, lui aussi, a tapé la même chose sur sa machine à écrire dans Lettre à Élise.

L’envol, c’est le passage à l’âge mur, c’est l’oiseau du nid, c’est le matelas du lit, c’est la valeur sûre du fruit mur. Après avoir passé ce cap essentiel, vient la débrouille. Je fais bien en sorte d’avoir connaissance de mes appuis pour ne pas trébucher. Je peaufine le réglage de mon adaptation à la suspension avant.

Dérouiller la débrouille, bien graisser, colorer l’arc-en-ciel, décoller, verrouiller les embrouilles, démarrer l’essentiel, s’envoler… Je chante à tue-tête ce texte. Je le fredonne en m’inspirant d’une musique imaginaire tonitruante, genre Shit Of The Movie Star des Beatniks Paradise, la version live au Japon. La musique motive les neurones de l’envol, surtout la musique « Good trip-hop ». Le trip-hop, c’est hop le trip ! Bienvenue dans le voyage à fond la caisse mondial.

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