Opération Manga Be : Un camp de concentration à Madagascar
2 mai 2017 - Grand Angle commentaires   //   5767 Views   //   N°: 88

L’histoire de Madagascar a toujours été transmise de bouche à oreille par les Anciens sous forme de légendes. Une tradition qui se transmet de génération en génération, de grands-pères à petits-enfants. L’une de ces légendes m’a toujours donné des frissons. Il y est question d’un monstre, moitié homme moitié taureau, qui est gardé comme animal de compagnie dans le palais présidentiel. Les anciens l’appelaient « Biby olona ». Un centaure qui rôdait la nuit pour se nourrir de la chair des enfants.

Aujourd’hui, l’histoire n’est plus un mythe. Elle correspond à la longue série de nettoyage des rues qui vise les 4mis (enfants SDF) de la capitale depuis 1985. Face aux critiques constantes sur la détérioration de l’économie de son Régime, le gouvernement de l’ancien président Didier Ratsiraka avait imaginé un moyen de redorer son blason : l’opération Manga Be ou Gros Bleu (pour gros camion bleu), mise en place pour retirer de la circulation les enfants des rues âgés de 6 à 12 ans. Des camions Mercedes 911 à double cabine faisaient alors leur tournée journalière. Sans poser de questions, ils ramassaient tous les enfants sur leur passage et les débarquaient à 6 km du centre-ville, à Anosipatrana, où ils étaient enregistrés, habillés, nourris puis enfermés. Une cour entourée par de gros bâtiments jaunes étaient leur nouveau foyer avec des pompiers assignés à la surveillance du camp.

À sa capacité maximale, ce camp de concentration pouvait accueillir 300 personnes. Plus de 3 000 noms ont ainsi été enregistrés. Les parents qui voulaient reprendre leurs enfants devaient présenter un livret de famille, un certificat de scolarité et un certificat de résidence, dans un pays où seul 70 % de la population est enregistrée ! À cause du manque d’informations familiales, les noms ne sont pas toujours connus et les âges donnés au petit bonheur par l’administration. Puis des rumeurs ont commencé à courir parmi les enfants comme quoi on s’apprêtait à les jeter à la mer. Les plus courageux se sont enfui, ont revendu leurs vêtements, mais ont vite été capturés et renvoyés au camp.

Après deux ans de détention, les enfants étaient ventilés selon leur sexe dans différents établissements religieux : les catholiques se chargent des garçons, les protestants des filles.

Seule l’association Antoka, qui fait partie du projet pilote « Projet de vie », prend en charge un groupe mixte de 200 enfants des rues afin de leur donner un nouveau départ dans la vie. Le gouvernement met à sa disposition un ancien complexe de sélection de graines à Imoronimanga.

Un terrain de 1 700 hectares où sont construits une école et diverses installations comme un atelier, un entrepôt, des dortoirs, des maisons pour les éducateurs et le reste pour la plantation. Le but est de distribuer la terre aux enfants, 10 à 20 hectares par tête, une fois qu’ils seront adultes. Le complexe est géré par trois éducateurs, un magasinier et quelques jeunes qui font leur service national. Le projet est inauguré en grande pompe en octobre 1987. Un journal titre : « Enfin, abri et avenir pour les 4’Mis. »

Solo, la quarantaine, nous guide a travers les ruines du « Projet de vie » de l’association Antoka et nous présente à quelques personnes qui ont été séparés de leurs parents dans leur enfance. Nous discutons assis sur l’épave d’un bateau qui fut dans le passé utilisé pour le ravitaillement en produits de première nécessité pour le camp. Le financement du projet a pris fin en 1993, soi-disant à cause de la paresse des enfants et d’une prétendue attaque de dahalo (voleurs de zébus) qui ont ravagé la plantation. Des rumeurs circulent que l’attaque a été orchestrée par l’un des responsables du camp. Les équipements restants,

comme les panneaux solaires, sont revendus.

Livrés à eux-mêmes, les enfants commencent petit à petit à déserter le camp. Cependant, quarante d’entre eux ont rebâti leur maison sur les ruines de l’ancien complexe et se sont mis à cultiver la terre pour survivre. Les 160 autres sont partis pour la capitale ou quelque part dans la Grande Ile, certains sans doute sont devenus des dahalo.

Le nouveau village est situé à 200 mètres de l’ancien camp d’Ivohitraivo. La vie a repris son cours. Le troc du riz est pratiqué, il n’existe aucune facilitée médicale à 70 km à la ronde et l’éducation se limite à l’école primaire qui est dirigée par Isabelle, une ancienne enseignante du projet. Le cas de Solo est différent, s’il est entré dans la communauté, c’est qu’il était le fils d’un des éducateurs, qui participait également au ramassage des enfants. Il a hérité des outils de forgeron que son père lui a laissés. Les autres enfants n’ont pas eu cette chance. Michel est retourné à Antananarivo mais n’a pas retrouvé sa famille, il a fini dans la rue à l’âge de 12 ans.

Les années 1990 ont apporté un changement dans la structure politique du pays. L’opération Manga Be est désavouée, considérée comme une erreur et stoppée. L’ancien camp de concentration d’Anosipatrana est alors racheté par l’ancien président Marc Ravalomanana qui à l’époque était le maire d’Antananarivo, pour y établir une station de radio et de télévision. Cependant, en 2002, les opérations d’assainissement de la ville d’Antananarivo ont repris et 1 192 4Mis sont de nouveaux capturés. Leurs maisons en sachets brûlés, ils sont embarqués dans des camions et redirigés sur quatre organisations non gouvernementales.

Des tentes sont de nouveau construites à une journée de marche d’Imoronimanga. Des familles y sont installées et des zébus sont fournis pour un usage communautaire. Mais tout cela finit par attirer les dahalo qui attaquent les nouveaux arrivants. Terrifiés, ils s’enfuient vers le village des orphelins d’antan. Beaucoup ont dû regagner Antananarivo à pied ou grossir les rangs des dahalo. Des trente familles déportées à Imoronimanga, trois y vivent encore. Elles sont contraintes de louer leur maison et leur plantation et n’ont pas les moyens de scolariser leurs enfants. Les victimes de l’opération Manga Be attendent toujours la Terre promise.

Texte et photos : #ZanakynyLalana

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