Ombiasy et saphir à Ilakaka
22 mars 2017 - À lire Cultures Livre du mois Livres commentaires   //   1971 Views   //   N°: 86

Il fut un temps, que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, où la Nationale 7 traversait, à Ilakaka (orthographié « Ilakak’ » dans le roman dont nous allons vous parler), un vague rassemblement de quelques cases. Aussi vite apparues qu’évanouies dans le paysage de l’Isalo, elles n’attiraient pas le regard.

Il y a une petite vingtaine d’années, tout a changé avec la découverte du saphir et Ilakaka est devenue une grosse bourgade. Où Monza, inspecteur de police venu de Tana pour être nommé à Ranohira, enquêteur frustré par le manque d’affaires croustillantes, trouve peut-être une occasion d’exercer ses talents.

En réalité, on ne demande à Monza que de confirmer les conclusions auxquelles est arrivée la gendarmerie : l’ombiasy (devin) assassiné a été victime des dahalo (voleurs de zébus). Prière d’apposer la signature d’un policier sur le rapport déjà ficelé. Mais Monza ne l’entend pas de cette oreille : « Je suis inspecteur de police, s’emporta-t-il. Quel est l’intérêt de mon boulot si je ne peux pas mener des enquêtes sur le terrain ? »

Sur ce terrain-là, il y a des trous partout, car ce n’est pas pour rien La vallée du saphir, titre du roman que Jean Ely Chab a publié il y a quelques mois, couronné par le Prix du Masque de l’année. Sur ce terrain-là, il y a aussi une population hétéroclite,

où les prospecteurs utilisent de la main-d’œuvre mal payée et travaillant dans des conditions dangereuses pour arracher à la terre l’éclat rentable du saphir.

A côté de cela, où grouillent gargotes et bars, les premières tenues souvent par des femmes de caractère, les secondes hantées par des prostituées – qui peuvent aussi avoir du caractère –, subsiste une société traditionnelle dont la victime du crime était un des éminents représentants. Le roman s’ouvre d’ailleurs sur une séance de divination où l’ombiasy Rangahyzo, qui est aussi doyen et chef du village de Kiliabo, lit dans les figures du sikily l’annonce de sa propre mort.

L’intrigue policière n’est de toute évidence pas ce qui a d’abord motivé l’auteur. Elle n’est présente qu’en fil conducteur assez lâche, juste assez pour qu’on s’y raccroche de temps en temps. Mais Jean Ely Charb qui enseigne à la Réunion, a tenu à nous faire partager ce qu’il a découvert de Madagascar en une quarantaine de séjours. Il plonge allègrement dans les traditions séculaires et fait le grand écart avec l’art de la débrouille qui régit souvent le quotidien. Il décrit les paysages avec un soin qui ressemble à de l’amour. Les gens, surtout, retiennent son attention, un peu comme dans les portraits de Pierrot Men que Monza, photographe amateur lui-même, admire aux murs du casino d’Ilakaka : « des moments de vie interceptés par l’œil d’un poète. »

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