Narindra Rakotonanahary : « Moins de 2 % des artisans malgaches exportent leurs produits »
12 décembre 2018 - Éco commentaires   //   591 Views   //   N°: 107

Le secteur artisanat malgache peine à se développer. Raréfaction des matières premières, manque d’innovation, problème de qualité, etc. Tour d’horizon avec Narindra Rakotonanahary, coordinatrice du projet « Tsara » qui appuie les industries créatives malgaches.

« On ne met pas assez en avant les avantages d’exercer dans le formel »

L’artisanat malgache se heurte à des problèmes de matières premières…
Il y a urgence dans la sécurisation de nos matières premières. Les Chinois accaparent nos ressources. Ils achètent, par exemple, le raphia à plus du double de son prix. Ils prennent le kilo de raphia à 5 000 ariary au lieu de 2 000 ariary. Si l’artisan lambda n’a besoin que de 20 kilos, les Chinois prennent 100 tonnes. Les ressources se tarissent et les artisans risquent de ne plus avoir de matières premières pour travailler. De plus, il y a l’exportation en masse du raphia. Le pays exporte plus de 70 % de raphia brut vers l’Amérique, l’Asie et l’Europe. On exploite beaucoup nos ressources mais on ne se préoccupe pas de leur régénération. Il y a de nombreux projets de plantation mais ce n’est juste que de la poudre aux yeux. Il n’y a aucun suivi. À cause de la raréfaction des matières premières, les prix des produits artisanaux augmentent de plus de 30 %.

Combien d’artisans dans le pays ?
D’après les statistiques de 2016, on compte dans les deux millions d’artisans dont plus de la moitié exerce dans l’informel.

« Les artisans manquent cruellement de créativité, ce sont les champions du plagiat »

Aujourd’hui, il n’y a qu’une seule poignée d’artisans qui répond aux grosses commandes. Ces derniers se sont professionnalisés, participent aux salons nationaux et internationaux et vont vers les clients. Il y a donc les artisans élites qui ont leurs propres ateliers et les artisans lambda qui attendent d’être sous-traités auprès de ceux qui obtiennent des marchés.

Quels sont les types d’artisanat à Madagascar ?
On peut citer la marqueterie, la ferronnerie, la broderie, le tissage, la vannerie, la sculpture, les bijoux, etc. Les artisans fabriquent des sacs, des chapeaux, des statuettes, des jeux, des instruments de musique, des objets ornementaux, etc. Ils excellent aussi dans l’art de la récupération. On peut trouver des petites voitures, des porte-clés, des minivélos fabriqués à partir de la récupération de boîtes de lait concentré, de canettes ou de conserves. L’artisanat est une pratique ancestrale et se fait en famille.

Quelles sont les spécificités de chaque zone ?
La région Vakinankaratra, Itasy et Amoron’mania, tout particulièrement la ville de Sandradahy, excellent dans le tissage de la soie. Ambatolampy est connu pour son travail de l’aluminium et de la corne. Antsirabe est réputé pour son travail de la pierre. Les meilleurs artisans qui travaillent sur le bois et sur le papier sont du côté d’Antoetra et d’Ambositra. Quant à la région Analamanga, elle est connue pour le travail de ses ferronniers et de ses vanniers.

Qui consomme l’artisanat « malagasy » ?
Les touristes représentent environ 20 % du marché de l’artisanat à Madagascar. Il y a aussi les consommateurs à l’étranger. La France est la plus grande importatrice d’artisanat malgache. En 2012, les exportations de produits artisanaux étaient aux environs de 44 milliards d’ariary. Aujourd’hui, il y a une famille qui travaille comme grossiste et qui fournit des produits d’artisanat malgache sur toute la zone Europe. Enfin, comme type de consommateur, il y a les Malgaches qui veulent du « vita malagasy » (fait à Madagascar) . Ils sont fiers des produits et c’est quelque part un besoin d’affirmation.

Comment trouvez-vous le savoir-faire des artisans malgaches ?
Madagascar est une terre de talent. Malheureusement, la qualité de la production est irrégulière et les artisans ne respectent pas les échéances. Les artisans sont hyper doués pour faire une dizaine de pièces, mais quand on leur demande d’en réaliser 1000, les produits perdent en qualité. Voilà pourquoi on nous surnomme « terre des échantillons ».

Parlez-nous du problème de la contrefaçon…
Les artisans manquent cruellement de créativité. Ce sont les champions du plagiat. Dès qu’il y en a un qui innove, c’est copié par les autres. Pour eux, c’est une pratique tout à fait normale et cela se fait en toute impunité. Sur le marché, on voit les mêmes choses. Les vendeurs préfèrent mêler artisanat local et ceux du Kenya et du Maroc pour diversifier un peu leurs produits. Ceux qui créent des produits les exportent directement et ne les exposent même pas sur un site, de peur de se faire plagier.

Pourquoi le secteur artisanat a-t-il du mal à se structurer ?
L’artisan a du mal à entreprendre. Il y a toute une chaîne de valeur à mettre en place notamment : le fournisseur en matière première, les personnes à employer, le design du produit, le client cible, le marché visé, etc. Il faut respecter toute une chaîne de valeur pour avoir un produit de qualité et compétitif. A part cela, les artisans préfèrent exercer dans le noir. A Madagascar, on ne met pas assez en avant les avantages d’exercer dans le formel. Il n’y a pas assez de sensibilisation. La procédure (paperasses, temps à donner, impôt à payer) ne leur donne pas envie de se formaliser.

Les produits artisanaux manquent de visibilité. Pourquoi ?
La participation aux salons nationaux et internationaux coûte cher. L’artisan doit dépenser environ 1,5 million d’ariary pour 9 m2 dans un salon national. Pour un événement international, il doit payer dans les 16 millions d’ariary toujours pour 9 m2. Pourtant, il faut au moins 36 m2 pour être bien représenté. Il y a donc le coût du stand sans compter le frais du billet d’avion, le coût d’envoi des œuvres, le prix du séjour, etc. Ce n’est pas donné à tout le monde.

Les artisans malgaches ont du mal avec l’export…
Moins de 2 % des artisans arrivent à exporter directement leurs produits. Pour cause, ils ne sont pas formés pour affronter la lourdeur administrative de l’exportation. Il y a les paperasses à remplir, les frais de stockage, l’assurance à prendre, le bon transitaire à choisir, etc. De plus, il doit faire un groupage notamment exporter ses produits avec d’autres artisans. En effet, il ne peut pas remplir à lui tout seul un conteneur de 20 pieds.

Y a-t-il la volonté de l’Etat de structurer ce secteur ?
Il y a un Code de l’artisanat (Loi n°2015-054) pour appuyer le secteur au niveau national. Il y a un appui du ministère de l’Industrie pour aider les artisans à se structurer en coopérative s’ils ne peuvent ou ne veulent pas créer une société. C’est une manière allégée de se formaliser.

Quel est le rôle du projet « Tsara » dans la promotion du secteur ?
Tsara est soutenu par le gouvernement royal de Norvège et mis en œuvre par l’Organisation des Nations Unies pour le développement industriel (Onudi). Nous faisons, aujourd’hui, appel aux services de 400 femmes artisans des hautes terres et du sud-est pour faire nos produits avec, comme designer en chef, l’italien Giulio Vinaccia. Nous voulons aussi mettre en avant le savoir-faire des femmes. Aujourd’hui, notre collection de sacs et de meubles est vendue en ligne et dans des boutiques en Suisse et en Italie.

Vous avez créé une filière en design, dans quel objectif ?
Pour assurer la qualité des produits, les artisans ont besoin de l’appui d’un designer. Nous avons donc crée une filière Master Design & Innovation en 2016, animée par des formateurs et des designers internationaux au sein de l’Iscam. L’objectif est d’avoir un vivier de designers dignes d’accompagner non seulement les artisans mais aussi tous les acteurs des industries créatives à Madagascar.

Propos recueillis par #PriscaRananjarison

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